Interview
L'entretien du mois. Jean-Baptiste Henriat, directeur général de l'ONL

«L’Orchestre national de Lille est un bien commun des habitants»

Un anniversaire (50 ans), un réaménagement au Nouveau Siècle en septembre après une saison hors les murs pour cause de travaux, un nouveau directeur… l’actualité de l'Orchestre national de Lille (ONL) est riche ! L’occasion d’y revenir, au détour d’un entretien avec Jean-Baptiste Henriat, directeur général ayant pris ses fonctions en mai dernier. 

Vous avez succédé en mai dernier à Nathalie Van Vliet, administratrice générale par intérim de François Bou. Comment s’est déroulée la transition ?

Très bien. L’Orchestre a en effet eu la chance d’être accompagné pendant cette période par Nathalie Van Vliet, qui connaissait déjà très bien l’établissement. Il faut savoir que la direction d'un orchestre est une course de fond, et la programmation se joue sur le temps long. Celle que nous préparons devient visible plusieurs mois après les premières réflexions. J’ai eu la chance de monter dans un train en marche, dans lequel j’ai été très bien accueilli.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

J’ai d’abord une formation musicale et une première carrière professionnelle de neuf ans comme chanteur dans des ensembles professionnels indépendants. Cette formation s’est doublée d’études en affaires publiques et politiques publiques à Sciences Po Paris. J’ai ensuite passé neuf ans à Radio France, notamment comme délégué général du chœur. J’ai donc accompagné les chanteurs pendant plusieurs années, avant de quitter Radio France en mai pour rejoindre l’Orchestre national de Lille.

Cette double culture musicale et administrative nourrit-elle votre manière de diriger l’ONL ?

Ces deux domaines sont indissociables dans mon parcours. Il s’agit d’imaginer la musique, la manière dont on la présente au public et dont on la sert au meilleur niveau, mais aussi d’accompagner notre outil de production. Car un orchestre est un magnifique outil de production. Il faut le faire grandir, et ce dans une période complexe sur le plan politique et financier, et assurer l’avenir d’une formation permanente au service d’un répertoire. Mais nous sommes aussi là pour porter un projet de médiation, un projet social et territorial, parce que nous sommes un orchestre en région. Nous devons également faire rayonner notre territoire au-delà de ses frontières. C’est donc véritablement un projet de politique culturelle. Il ne s’agit pas uniquement de jouer de la musique.

Vous souhaitez renforcer l’action de l’ONL en faveur de l’enfance, de la jeunesse et des familles, mais aussi en matière d’accessibilité, de diversité et de transition écologique. Comment cela va-t-il se traduire ?

Le projet de l’ONL depuis sa fondation, il y a 50 ans, est de s’adresser au public là où il est, partout sur le territoire. L’Orchestre a toujours porté les couleurs de sa région et du nord de la France à l’international, à travers plus de 30 pays. Mais il est aussi allé dans les plus petites salles communales, dans les lieux les plus inattendus et sous les formes les plus insolites pour rencontrer le public là où il se trouve. C’est vraiment dans son ADN. Il s’agit de continuer à cultiver cette promesse, cet acte de générosité qui consiste à offrir nos répertoires à tous. Cela passe par une approche territoriale, mais aussi par une diversification des formats et des répertoires. La saison prochaine fera ainsi cohabiter de grandes œuvres du patrimoine symphonique avec des propositions autour de musiques de jeux vidéo, des films ou des séries. La musique symphonique est présente dans beaucoup d’endroits de la vie, parfois sans que nous en ayons conscience. Explorer ces univers permet de s’adresser à différents publics et de continuer à leur dire que cet Orchestre est le leur.

Vous insistez sur la notion de «bien commun». Qu’entendez-vous par là ?

Cet Orchestre n’est pas mon Orchestre parce que j’en suis le directeur général. C’est un bien commun des habitants des Hauts-de-France. Il a 50 ans d’histoire derrière lui et encore une longue histoire à venir. L’Orchestre appartient à celles et ceux qui viennent l’écouter. Nous n’en sommes pas les propriétaires, ni moi comme directeur, ni les musiciens eux-mêmes. Nous sommes les artisans, assez modestes, d’un petit bout de l’histoire de cette aventure. Il faut toujours garder cette idée en tête.

«La musique symphonique est présente dans beaucoup d’endroits de la vie»

L’ONL bénéficie d’un attachement très fort dans les Hauts-de-France. Comment l’expliquez-vous ?

Cet attachement est extrêmement puissant. Je ne viens pas géographiquement de cette région mais, depuis ma prise de fonction, je rencontre énormément de personnes qui partagent avec moi des souvenirs très forts liés à l’Orchestre. Certains sont personnels, d’autres se transmettent entre générations. C’est le signe que l’Orchestre est entré dans la vie des habitants de cette région. Il est devenu un marqueur presque identitaire et culturel du nord de la France, qui a misé sur la culture comme outil puissant du développement régional. Le pari fait il y a 50 ans est réussi. La région abrite aujourd’hui des opérateurs culturels de tout premier plan, à l’échelle nationale comme européenne. Cela, nous le devons à celles et ceux qui ont fait ce choix à une époque où le contexte était particulièrement difficile pour l’emploi, l’industrie et l’image du territoire. Ce choix audacieux a été accompagné d’une véritable détermination politique. Il a produit ses effets et a permis de construire un consensus autour de l’Orchestre. 

L’Orchestre a réintégré le Nouveau Siècle en septembre, après une saison hors les murs pour cause de travaux… Qu’est-ce que cela représente pour les musiciens ? 

C’est un moment très important. La salle n’est pas simplement le lieu qui nous abrite. C’est un outil de travail, de développement artistique et musical. Les musiciens ont besoin de travailler dans un espace acoustique dans lequel ils progressent. Nous avons la chance d’avoir à Lille un auditorium de niveau européen en termes d’acoustique et de conditions de travail. C’est dans cette salle que le collectif développe son propre son et sa culture commune. Plus l’Orchestre est solide «à la maison», plus il l’est lorsqu’il rencontre le public dans des lieux très différents. C’est aussi important pour un orchestre d’avoir sa salle que pour une grande équipe de sport de disposer de son terrain. Nous sommes un Orchestre semi-nomade, et le «semi» est important ! Pour le reste, les travaux réalisés au Nouveau Siècle étaient essentiellement techniques, notamment sur les systèmes de désenfumage. Quelques embellissements ont également été réalisés dans les espaces publics. L’Orchestre n’a pas été à l’arrêt pendant cette période : il s’est produit, il a continué d’écrire son histoire. 

2026 marque le cinquantenaire de l’ONL. Pouvez-vous faire un point d’étape des festivités ?

Cet anniversaire, c’est à la fois l’occasion de revenir sur une histoire longue et de mesurer le chemin parcouru, mais aussi de constater que l’Orchestre est encore très jeune. Le symbole le plus fort a sans doute été le Gala des trois chefs, les 24 et 25 septembre, qui a accompagné le retour au Nouveau Siècle. Nous avons réuni trois directeurs musicaux de l’Orchestre : Jean-Claude Casadesus, son chef fondateur, Alexandre Bloch, qui lui a succédé, et notre actuel directeur musical, Joshua Weilerstein. Cela a été une occasion rare de faire dialoguer trois moments de l’histoire de l’ONL sur une même scène. Cela montre aussi que notre histoire est encore récente et que nous pouvons continuer à imaginer un avenir puissant.

Pouvez-vous nous dire deux mots de la saison à venir ?

La saison est déjà ouverte à la billetterie, et nous constatons l’impatience et l’engouement du public, qui nous a d’ailleurs été très fidèle pendant notre saison hors les murs, malgré des jauges souvent plus réduites. La nouvelle saison va permettre d’explorer de très grandes pages du répertoire symphonique, avec notamment Bruckner, Wagner ou Dvořák. Mais nous proposerons aussi des formats plus contemporains : musique de jeux vidéo, ciné-concert autour de Shrek 2, musiques de séries ou encore opéras en version concert. L’activité de l’Orchestre représente environ 70 concerts dans la saison, mais il ne faut pas oublier que cela n’est qu’une partie de ce que nous produisons. Nous avons plusieurs projets itinérants, qui se déroulent en milieu rural sous de petits formats. Nous donnons également des concerts dans plusieurs festivals. Il faut retenir ce triptyque : les grandes œuvres du patrimoine, notre présence en région et les nouvelles formes d’accès à la musique. C’est sur cette base que nous développons notre activité. En gardant en tête que les programmations à venir sont toujours des paris ! 

Lire aussi notre portrait : Jean-Baptiste Henriat, nouveau directeur général de l’Orchestre national de Lille