Déni ou sang froid ? En dépit de la guerre, les entreprises exportatrices ne prévoient pas de baisse de leur activité, bien au contraire. Le 7 avril, lors d'une conférence de presse en ligne, Allianz Trade, spécialiste de l'assurance-crédit entreprise, présentait les résultats de son enquête « Allianz Trade Global Survey », réalisée auprès de 6 000 entreprises exportatrices dans une douzaine de pays dans le monde. Interrogées après le début du conflit, « 75% des entreprises exportatrices s'attendent à une hausse de leur chiffre d'affaires à l'export. (…) On ne constate pas le choc de confiance observé en 2025, après le ‘Liberation day’, où les prévisions s'étaient effondrées », note Ano Kuhanathan, responsable de la recherche sectorielle chez Allianz Trade. Lui propose trois « pistes d'explication » à cet optimisme qui pourrait étonner. La première : « les entreprises sont depuis longtemps habituées à vivre choc sur choc, elles ont acquis de la résilience ». La deuxième : le timing, le sondage ayant été réalisé au début du conflit (qui pouvait alors être envisagé comme court). Troisième explication : « le déni de ce que représente le choc ».
Toutefois, plusieurs signaux enregistrés par l'étude évoquent une inquiétude croissante. Le nombre d'exportateurs qui prévoient de réduire fortement leurs investissements a nettement augmenté depuis le 28 février, date des premières frappes américaines et israéliennes sur l'Iran. Et les préoccupations concernant les délais de paiement se sont accrues : 43% des entreprises s'attendent à une nouvelle détérioration des conditions, soit 5 points de plus qu'avant le conflit. La crainte d'impayés a aussi augmenté. De fait, selon Allianz Trade, la part des entreprises payées dans les 30 jours est passée de 10 à 7% depuis le début du conflit. Aujourd'hui, « le risque géopolitique est devenu l'inquiétude principale des exportateurs. 65% d'entre eux le placent en tête de leurs risques », pointe Ano Kuhanathan.
Le coût - croissant- du mille feuille de risques
Cette nouvelle préoccupation ne fait que s'ajouter à celle qui était jugée prioritaire par les exportateurs en 2025 : les chaînes d'approvisionnement. Le commerce international était alors sous le choc de la guerre commerciale ouverte par Donald Trump, le 2 avril, date du ‘Liberation day’. « Le contexte de guerre commerciale ne change pas et il continue d'inquiéter les exportateurs », poursuit Ano Kuhanathan. De fait, le président américain est parvenu à contourner la décision de la Cour suprême américaine qui, le 20 février 2026, avait jugé les droits de douane trumpiens illégaux. Résultat, cette année, 43% des entreprises exportatrices anticipent un impact négatif de la guerre commerciale sur leur activité. Et la plupart d'entre elles entendent se concentrer sur leur marché domestique et ceux jugés stables. Elles se sont adaptées : 80% des entreprises ont ajusté leurs routes logistiques depuis le « Liberation day », d'après l'étude. Plusieurs stratégies ont été mises en œuvre : constitution de stocks de précaution, diversification des marchés, des fournisseurs, des itinéraires.
Toutefois, « la résilience des exportateurs a un coût », pointe Ano Kuhanathan. Ce coût de la complexité des chaînes de valeurs est aujourd'hui estimé à près de 5 milliards de dollars, soit deux fois plus qu'en 2017. Et il pourrait s'alourdir encore, puisque le conflit au Moyen-Orient incite les entreprises exportatrices à redoubler d'efforts en ce sens. Depuis le 28 février, par exemple, la moitié d'entre elles se sont mises à rechercher des itinéraires ou des transporteurs alternatifs.
Nearshoring, IA et distorsion de concurrence
La guerre au Moyen-orient n'a pas interrompu d'autres dynamiques déjà à l'oeuvre dans le commerce international, d'après l'étude. En particulier, un nombre croissant d'entreprises ( plus de 70%) s'attendent à une accélération des relocalisations, même si les contraintes demeurent. En tête, absence de fournisseurs locaux de qualité ( 83%) et coûts de production (67%). Plus précisément, c'est le phénomène du « nearshoring » (consistant à chercher de potentiels fournisseurs ou sites de production dans la même zone que l'entreprise), qui semble se renforcer. Ainsi, l'Europe de l'Ouest est la première destination désignée par les entreprises de cette même zone ( 37%) pour y implanter de nouveaux sites de production ou fournisseurs. Le score et le mécanisme sont similaires pour la région APAC ( Chine, Asie Pacifique). Autre signe- en creux- de relocalisation : les intentions (mondiales) d'investissement en Chine ont baissé de 53% à 24%, entre 2025 et 2026.
D'autres dynamiques contribuent à redessiner le commerce mondial. L'attractivité du marché américain pour les exportateurs a fortement diminué, fruit de la guerre commerciale trumpienne. A contrario, 93% des entreprises déclarent vouloir profiter des accords de libre- échange récents ( traités avec le Mercosur ou l'Inde) pour se développer. Le potentiel reste assez théorique en raison des barrières non douanières qui demeurent, selon Allianz Trade.
Et au delà de ces logiques de nature commerciale, s'en ajoutent d'autres, diverses, qui pourraient rebattre les cartes de la concurrence entre les entreprises exportatrices. « 2025 n'a pas été l'année de l'ESG [facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance] . L'engagement a fortement diminué, le consensus s'est fracturé », pointe Ano Kuhanathan. Avec le grand recul trumpien sur l'environnement, le risque de distorsion de concurrence grandit entre des entreprises européennes qui suivent des normes dont celles américaines s'affranchissent. Et aussi : les entreprises exportatrices indiennes et brésiliennes sont en train d'investir fortement dans l'IA.