« Réussir la transition dans l’incertitude ». C’est le nom de l’étude que The Shift Project a publié le 13 avril dernier et qui contient les grandes lignes directrices de son « Plan Robuste pour l’économie française ». Fruit de plus d’un an de travail collectif réalisé par des professionnels – dont un grand nombre d’ingénieurs – et des bénévoles – les Shifters – et financé par des milliers de donateurs, ce plan identifie les chantiers à mener pour réussir la décarbonation de la France. Ce premier rapport constitue une synthèse de ces travaux et sera suivi de la publication de plusieurs études sectorielles.
Lancer le débat en amont des présidentielles
En France, la décarbonation « répond à une double contrainte », a souligné Héloïse Lesimple, responsable adjointe des affaires publiques du Shift Project, lors de la présentation de l’étude à la presse : réduire les émissions de carbone pour contenir le réchauffement climatique et réduire la consommation et la dépendance structurelle de la France aux énergies fossiles. Quant à la publication de ce rapport à un an de l’élection présidentielle, elle vise à donner davantage de « visibilité » à ces questions dans le débat public.
Vingt chantiers de décarbonation prioritaires
L’étude identifie 20 chantiers « prioritaires » pour réussir la transition bas carbone. Dans les transports, cela passe par le développement des transports en commun et du vélo, de la voiture électrique et du train, la décarbonation de l’aérien, la relance du fret ferroviaire et le déploiement des camions électriques. Dans l’agriculture, cela implique, notamment, de transformer les modèles d’élevage, de modifier la gestion de l’azote via la culture des légumineuses et de développer les puits de carbone naturels (forêts et champs cultivés).
Dans le secteur de l’industrie, il s’agit de produire de l’acier et de l’hydrogène bas carbone et de développer les solutions de captage et de séquestration de carbone. Dans le numérique, la priorité vise à contenir le déploiement des data centers et leur impact énergétique, spatial et environnemental. Et en matière de logement, les chantiers prioritaires sont la rénovation de l’habitat et le déploiement des pompes à chaleur.
Enfin, pour l’énergie, cela passe par la prolongation du nucléaire existant et le déploiement de la nouvelle génération de réacteurs (programme EPR2), le développement des énergies renouvelables (photovoltaïque, éolien terrestre et en mer) et des bioénergies.
Identifier ce qui pourrait freiner ou faire échouer ce plan
Après avoir identifié les chantiers de décarbonation prioritaires, l’étude se penche sur les conditions nécessaires à la réalisation de chacun des objectifs et sur tout ce qui pourrait empêcher de les atteindre : manque de main d’œuvre ou de formation, insuffisance de la production ou de maturité de la technologie, manque d’infrastructures, difficultés d’appropriation ou d’évolution des comportements, etc. Certaines de ces conditions clés, telles que l’impact du réchauffement climatique ou de la géopolitique, restent difficiles à modéliser.
« La France peut encore réussir sa décarbonation »
L’étude analyse ensuite la « robustesse » aux aléas de ce plan et fournit des résultats chiffrés en fonction de scénarios plus ou moins optimistes dans chacun des chantiers de décarbonation prioritaires – selon que ceux-ci réussissent ou échouent à réduire les émissions nettes de CO2 et la consommation d’énergie d’ici 2050.
Selon les résultats de cette simulation, tout n’est pas perdu. « La France peut encore réussir sa décarbonation », a expliqué Clément Caudron, spécialiste énergie et climat chez The Shift Project et co-pilote du rapport, sous réserve qu’elle en fasse une priorité politique et économique dès aujourd’hui, et qu’elle déploie tous les leviers de décarbonation simultanément.
Le rôle essentiel de l’électrification
Voitures et camions électriques, pompes à chaleur, procédés industriels électriques… L’étude montre le « rôle essentiel de l’électrification » dans la décarbonation de l’économie française, ce qui interroge « notre capacité à produire suffisamment d’électricité bas carbone pour répondre à une forte hausse de la consommation d’électricité », a-t-il poursuivi. « Renoncer au nucléaire ou ralentir le rythme de déploiement des énergies renouvelables, c’est risquer de manquer d’électricité bas carbone et souveraine dès 2030. » Et la décarbonation ne sera pas possible sans contenir la consommation des différentes énergies, y compris l’électricité.
La formation et l’emploi au cœur de la décarbonation de l’économie française
L’autre pilier d’une transformation carbone réussie repose sur la formation et l’emploi. « La décarbonation nécessite des centaines de milliers d'emplois supplémentaires dans des secteurs clés : rénovation des bâtiments, ferroviaire, électricité... », souligne le rapport. « Les profils à recruter sont principalement des ouvriers et techniciens. Ces emplois sont souvent en tension et peu attractifs : la qualité des emplois doit être améliorée pour attirer et fidéliser les professionnels. » Et « dans les secteurs dont l’activité doit décroître (aérien, transport poids lourds, énergies fossiles...), un dialogue sans tabou doit être ouvert entre représentants des salariés et des employeurs, pour projeter les évolutions d’activité et leur conséquence sur les emplois ».