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Pionnier de l'art urbain, Pignon-Ernest voit dans la mobilisation des artistes une "alerte"

Face aux menaces "épouvantables" pesant sur le monde de la culture en France, de l'édition au cinéma, Ernest Pignon-Ernest, pionnier de l'art urbain, veut voir, à 84 ans, la récente "mobilisation" des artistes comme...
L'artiste français Ernest Pignon-Ernest, pionnier de l'art urbain, pose au musée Ziem à Martigues, près de Marseille, le 21 mai 2026 © MIGUEL MEDINA

L'artiste français Ernest Pignon-Ernest, pionnier de l'art urbain, pose au musée Ziem à Martigues, près de Marseille, le 21 mai 2026 © MIGUEL MEDINA

Face aux menaces "épouvantables" pesant sur le monde de la culture en France, de l'édition au cinéma, Ernest Pignon-Ernest, pionnier de l'art urbain, veut voir, à 84 ans, la récente "mobilisation" des artistes comme une "alerte" et une "prise de conscience".

Créateur engagé, au fil d'une oeuvre réalisée "sans autorisation et sans subvention", il confie à l'AFP se retrouver lui-même entravé par la situation géopolitique internationale.

"Pour ma génération, et tout ce en quoi elle a cru en 1968, c'est une situation épouvantable", explique l'artiste, dont le travail fait l'objet de deux expositions, à partir de samedi, au musée Ziem de Martigues (Bouches-du-Rhône) et à L'Inguimbertine de Carpentras (Vaucluse).

"On assiste à un recul anthropologique de la société: les gens ne se rendent pas compte de la richesse de leur histoire, ils ne savent plus", déplore Ernest Pignon-Ernest.

Depuis 1966, l'artiste, né à Nice, parcourt le monde pour coller ses dessins au fusain sérigraphiés "in situ", du plateau d'Albion à Cuba, interrogeant la mémoire collective, les luttes sociales et les mythes fondateurs dans des lieux choisis pour leur caractère esthétique ou symbolique.

Après la fronde au sein des maisons d'édition Grasset ou du groupe Canal+ contre les méthodes de leur actionnaire principal Vincent Bolloré, Ernest Pignon-Ernest juge que Bolloré comme Pierre-Edouard Stérin, autre milliardaire proche de l'extrême droite, "sont allés tellement loin dans la reprise en main de la culture, qu'on dirait qu'il commence à y avoir une prise de conscience, et une mobilisation".

Vieux radoteurs de gauche

"Il y a deux ou trois ans, on avait l'air de vieux radoteurs de gauche. Là, ça saute aux yeux !", dit le plasticien.

"Je me suis donné un outil qui ne repose que sur moi. Je peux faire 500 sérigraphies, je sais les faire moi-même, j'ai pu les faire à Soweto, j'ai pu les faire au Chili. Il faut que la situation soit vraiment dégradée pour que je ne puisse pas le faire".

Ainsi dans les territoires occupés, où il avait collé en 2009 la silhouette du poète palestinien Mahmoud Darwich, de Ramallah à l'emblématique checkpoint de Qalandyia:  "C'est un endroit où j'ai fait des collages en me cachant, avec des militants sur place, parce que j'ai collé des images dans des maisons que l'armée israélienne venait d'exploser. 

"C'est vrai que là peut-être je ne pourrai plus aller en Cisjordanie ou à Gaza", dit-il.

À Haïti, après une première intervention en 2019, "j'ai dû arrêter parce qu'on ne peut pas aller coller en ce moment dans les rues. Mon ami (le poète haïtien) Lionel Trouillot m'a dit +ne viens pas, ne viens pas, c'est trop dangereux+". 

"J'ai un projet en cours, j'ai beaucoup d'images qui étaient prêtes mais je ne peux pas", dit l'artiste qui refuse de "réduire ses oeuvres à ses dessins", y voyant "un malentendu alors qu'ils ne sont conçus que dans leur relation aux lieux": gisants commémorant les morts de la Commune sur les marches du Sacré-Coeur ou du Métro Charonne (1971), piéta africaine sur les murs de Soweto en pleine épidémie de sida (2002).

"J'avais pour Venise un projet très élaboré dans une église, inspiré des textes des grandes mystiques chrétiennes. Une semaine avant l'exposition (prévue le 8 mai), un prélat de la curie de Venise a interdit à l'église de me recevoir, prétextant la sensualité de mes dessins qui empêcherait la prière (...) J'ai un peu de mal à le croire parce que quand on connaît l'iconographie chrétienne et le baroque de Venise, il y a des fesses et des seins partout !",

Parmi les derniers projets du pétillant octogénaire, un dessin est exposé à Martigues qui n'a pu être collé en Iran, celui de la poétesse Forough Farrokhzad (1935-1967). 

"J'étais en relation avec des artistes d'Iran, mais ça serait irresponsable en ce moment de leur demander car on tue là-bas. J'ai fait l'image parce que Forough Farrokhzad écrit dans ses poèmes qu'elle rêve d'une fenêtre. Un jour, je pense qu'elle apparaîtra dans les rues de Téhéran", veut croire Pignon-Ernest.

("Carte blanche" au musée Ziem de Martigues jusqu'au 18 novembre - "Ombre de Naples" à L'Inguimbertine de Carpentras jusqu'au 1er novembre)