Le témoignage de Laurent Nuñez a continué de perturber le procès en appel de l'assassinat de Samuel Paty mercredi, la défense dénonçant des "variations" du ministre de l'Intérieur à la lisière du "faux témoignage", des parties civiles s'employant à relativiser ses "errements".
Première conséquence pour ce procès tendu, émaillé d'une succession d'incidents et de contentieux soulevés par la défense, le retard s'est accumulé devant la cour d'assises spéciale de Paris: initialement prévu vendredi, le verdict a été repoussé à lundi, a indiqué en début de soirée la présidente. Le parquet général devrait prendre ses réquisitions vendredi.
La défense du militant islamiste Abdelhakim Sefrioui avait réclamé le témoignage du ministre, en tant que coordonnateur antiterroriste à l'Elysée au moment de l'assassinat du professeur d'histoire-géographie le 16 octobre 2020, décapité par un jihadiste tchétchène, Abdoullakh Anzorov, pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet.
Dans ce témoignage recueilli par un haut magistrat et lu le 20 février à la cour, c'est la réponse à une partie civile qui a mis le feu aux poudres: à la question de savoir si "désigner publiquement et nominativement une personne comme ayant porté atteinte au Prophète ou à l'islam" pouvait "objectivement l'exposer à un danger grave pour sa sécurité", Laurent Nuñez avait répondu "non", "pas nécessairement".
La défense d'Abdelhakim Sefrioui, accusé d'avoir orchestré avec un père d'élève, Brahim Chnina, une campagne de haine en ligne ciblant Samuel Paty, avait immédiatement salué un "fait majeur".
Pour les condamner à 13 et 15 ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs, le rôle "causal" des deux hommes, qui ne connaissaient pas Anzorov, avait été retenu en première instance.
La première cour d'assises avait considéré qu'ils avaient lancé une "véritable fatwa numérique" contre Samuel Paty et qu'ils "savaient nécessairement" que leur campagne pouvait "conduire à des réactions violentes, voire mortelles, de la part d'individus radicalisés".
Dimanche soir, Laurent Nuñez a écrit depuis son adresse mail personnelle à la présidente de la cour d'assises, pour prendre ses distances avec "l'interprétation" de ses propos. Ce courrier n'étant pas en ligne avec le code de procédure pénale, la magistrate avait demandé à ce que le ministre soit réentendu.
Sa "réponse complémentaire", qui ne porte que sur la question problématique, a été lue mardi soir à l'audience.
Cette fois, Laurent Nuñez est sans ambiguïté quant à sa "certitude" d'un lien de "causalité" entre la campagne de haine et l'assassinat, la première conduisant "de manière irréfutable le terroriste à choisir (Samuel Paty) comme cible dans son projet d'attentat".
Gêne
Il explique n'avoir initialement fait qu'apporter une réponse "générale à une question posée d'une manière générale" par une partie civile qui mettait "manifestement en cause la réactivité des services de l'Etat dans la détection de la menace" contre Samuel Paty.
Il y a là une "variation indiscutable de la déposition de M. Nuñez", estime un avocat de Brahim Chnina, Me Frank Berton. Il a obtenu l'établissement par la cour d'un "procès-verbal de variation de témoin", car à ses yeux, celle-ci est susceptible de constituer "un faux témoignage", une infraction pénale.
"Est-ce qu'on vient nous dire que M. Nuñez n'a pas compris le sens de la question" initialement posée ?, ironise Me Vincent Brengarth, avocat d'Abdelhakim Sefrioui. Selon lui, la cour a outrepassé ses pouvoirs en limitant la deuxième audition à la seule question qui "embarrasse l'accusation".
"Vous avez un ministre en exercice qui vient vous envoyer un mail depuis son adresse personnelle. Personnelle!", s'indigne-t-il encore, dénonçant une "atteinte à la séparation des pouvoirs".
Une des avocates générales s'est dite "atterrée par le niveau des débats". "Je comprends pourquoi la défense (y) a invité M. Nuñez", "c'est un moyen supplémentaire de polluer" l'audience, a-t-elle cinglé.
Tout en reprochant notamment à la défense de préparer un pourvoi en cassation, certaines parties civiles dissimulent mal leur gêne. Le témoignage ministériel, c'est "l'opinion d'un témoin, ni plus ni moins", relativise Me Francis Szpiner, conseil du fils et de l'ancienne compagne du professeur.
"Votre cour n'est pas responsable des errements d'un témoin", "la conviction de M. Nuñez, elle n'intéresse que lui, elle ne m'intéresse pas", assène Me Vincent Berthault, pour la principale du collège. Il n'y voit que la "variation d'un homme politique. Mais c'est sans doute un pléonasme".