Un commissaire sur le banc des prévenus: le procès de l'ex-patron des "stups", jugé pour complicité de trafic de drogue, s'est ouvert lundi à Bordeaux malgré l'absence de son principal co-prévenu et ancien informateur, soupçonné d'avoir importé une quantité record de cannabis en 2015.
Chef de l'office anti-drogue (Ocrtis) de 2010 à 2016, François Thierry comparaît en correctionnelle jusqu'au 31 mars (avec suspension les 5 et 6 mars) dans cette retentissante affaire dépaysée à Bordeaux, née de la saisie de sept tonnes de drogue en plein Paris en octobre 2015.
Comportant 18 prévenus et 70 tomes de procédure, ce dossier qualifié par le parquet de "hors norme" a illustré les relations troubles entre "flics" et "indics" et conduit à une réforme de la lutte anti-stupéfiants en France. Il a aussi inspiré plusieurs livres et un film, "Enquête sur un scandale d'État", de Thierry de Peretti (2021).
Poursuivi pour complicité de trafic de stupéfiants et destruction de preuve, François Thierry, aujourd'hui âgé de 57 ans, s'est présenté à la barre en costume sombre et cravate grise, accompagné de son avocate Me Angélique Peretti.
Le grand absent, c'est l'informateur Sophiane Hambli (parfois orthographié Sofiane): ce trafiquant né en 1975 purge une lourde peine au Maroc et le parquet a vainement sollicité sa remise temporaire à la France. Son frère Hakim Hambli comparaît, lui, détenu.
"La question, c'est de savoir ce qu'il s'est joué dans ces livraisons (de drogue). Sophiane Hambli s'est-il ou non affranchi du contrôle de la police ?", s'est interrogé Me Hugues Vigier, l'un de ses avocats, qui a réclamé en vain un renvoi: "La manifestation de la vérité, sans Sophiane Hambli, je n'y crois pas."
Opérations "Myrmidon
Le tribunal a rejeté cette demande, estimant que l'absence du prévenu était de son propre fait après la violation en 2020 de son contrôle judiciaire et sa fuite vers le Maroc, où il a été interpellé en 2021.
"On aurait tous préféré qu'il soit là, qu'on puisse confronter sa parole à celles des autres", a déploré à l'audience le représentant du parquet.
Un autre mis en cause, détenu en Belgique, a bénéficié d'une disjonction, à l'inverse d'un prévenu dont l'avocat, actuellement en déplacement, s'est retrouvé bloqué aux Émirats arabes unis en raison du conflit au Moyen-Orient.
Lorsque François Thierry dirigeait l'Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants (Ocrtis), ce flamboyant policier misait sur l'infiltration des filières grâce à son informateur, quitte à laisser entrer la drogue sur le territoire dans le cadre de "livraisons surveillées", aux fins d'appréhender les têtes de réseau.
Pour l'une de ces opérations, baptisées "Myrmidon" du nom d'intrépides guerriers de la mythologie grecque, le commissaire avait notamment organisé une garde à vue fictive de Sophiane Hambli en 2012. Il a été acquitté pour ces faits en 2024.
Sept tonnes en plein Paris
Au cours d'une autre opération en 2015, 7,1 tonnes de résine de cannabis, un record à l'époque, ont été découvertes dans plusieurs fourgonnettes, boulevard Exelmans à Paris 16e, au pied du luxueux appartement de Sophiane Hambli.
La marchandise, saisie par les douanes sur fond de guerre des services, provenait d'un chargement de plus d'une douzaine de tonnes importées du Maroc via l'Espagne dans le cadre d'une livraison censée être "surveillée" par l'Ocrtis.
Né à Mulhouse (Haut-Rhin), surnommé "La Chimère", Sophiane Hambli est accusé d'avoir été le "seul commanditaire" de la drogue saisie. Lui dit être intervenu comme "logisticien" d'une opération validée par l'Ocrtis. Récidiviste, il encourt 20 ans de prison.
François Thierry, qui dirige aujourd'hui le service de la transformation numérique de la police nationale après éviction de la PJ, est soupçonné d'avoir favorisé l'importation du cannabis sans avoir informé totalement l'autorité judiciaire. Il martèle, au contraire, que les magistrats étaient au courant de ses méthodes.
En 2023, le parquet avait requis un non-lieu le concernant mais les juges d'instruction l'ont renvoyé devant le tribunal.
L'affaire a conduit à réformer la lutte antidrogue en France: une loi de 2019 est censée avoir encadré les "livraisons surveillées", tandis que voyait le jour un nouvel office anti-stupéfiants, l'Ofast.