Les Tablettes Lorraines: Le modèle Scop s’est retrouvé au cœur de l’actualité nationale avec les Duralex et plus localement avec Bergère de France, soit deux entreprises en difficulté, au bord de la liquidation judiciaire et sauvées par des salariés devenus associés. Est-ce représentatif des Scop ?
Marie-Madeleine Maucourt : En fait, c’est une partie qui n’est pas anodine. Dans le Grand Est, c’est un sujet que nous prenons très à cœur pour sauvegarder des savoir-faire mais aussi des entreprises sur le territoire. Mais pas seulement. Nous travaillons également beaucoup avec des dirigeants ou avec des salariés, dont le chef d’entreprise va partir à la retraite. Nous avons d’ailleurs davantage de dossiers d’entreprises en transmission, que de redressements. Dans les éléments qui comptent, vous aurez des entreprises dont le dirigeant trouve une solution auprès de ses salariés, parce qu’il a travaillé avec eux pendant des années, parce qu’il se dit que s’il vend à l’extérieur, ça risque d’être compliqué pour eux, parce qu’il ne trouve pas forcément la solution pour faire reprendre son entreprise et que finalement les repreneurs sont peut-être juste devant lui.
Avez-vous des éléments chiffrés à nous communiquer sur les volets redressements et transmissions ?
En dix ans, sur le Grand Est, ce sont plus de 2 000 emplois qui ont été sauvegardés. Je dirais, à peu près, à 60% dans des redressements judiciaires et 40% sur des transmissions d’entreprises. En fait, globalement, les caractéristiques des entreprises sont toujours les mêmes : vous avez un savoir-faire particulier, vous avez des salariés qui sont très attachés à l’entreprise dans laquelle ils travaillent, ou très attachés à leur savoir-faire, et un dirigeant qui cherche une solution de reprise. Alors étonnamment, pendant très longtemps, les patrons restaient jusqu’à 70 voire 75 ans, mais ce n’est plus du tout le cas. Aujourd’hui, dès 50-55 ans, ils s’interrogent et cherchent des solutions.
Que ce soient pour les entreprises en difficulté ou pour celles reprises par des salariés qui n’ont pas forcément les moyens, comment lever le frein financier ?
Nous avons une ingénierie financière très particulière mais aussi un soutien du Conseil régional qui permettent à un moment donné d’avoir des objectifs, de trouver la solution financière et ainsi de lever ce frein. Moi, j’ai l’habitude de dire que nous travaillons avec des gens qui n’ont pas d’argent. Mais si vous les réunissez et que vous leur proposez des dispositifs où collectivement ils peuvent mettre de l’argent ensemble, alors ils ont la possibilité de constituer leur capital social. Nous parvenons à faire des montages qui sont extrêmement intéressants. Globalement, nous arrivons à peu près à être à un montant de l’ordre de 10 à 12 000 euros par tête. À partir de là, nous intervenons avec d’autres sociétés financières du mouvement coopératif et d’autres acteurs pour compléter le montage. C’est vraiment une spécificité très régionale.
Beaucoup ont cette image d’Épinal que les Scop sont réservées à l’industrie. Est-ce le cas ?
Absolument pas. Au-delà de l’industrie, nous avons des bureaux d’études, des professionnels évoluant dans les services, le bâtiment, l’alimentaire et même le commerce. Je pense à des boulangeries et même une fleuriste. Les métiers et les activités sont extrêmement diversifiés. Les transmissions ne sont plus des exceptions, sachant que les premières ont été signées en 1995.
En 2024-2025, plusieurs Scop ont été créées en Meuse, dans le cadre de dossiers de redressements, à l’image de La Meusienne, Bergère de France puis Clair de Lorraine. Est-ce une particularité meusienne ?
Non, ce sont plutôt des opportunités. Moi, j’évoquerais l’exemplarité, c’est-à-dire qu’à un moment donné, le cas de l’un donne des idées à l’autre. Vous avez une mécanique qui se met en place sur des reprises avec des emplois préservés, du redressement, mais nous avons aussi l’autre versant, avec la création, même si c’est moins présent dans le Grand Est. Pour faire une Scop, vous l’aurez compris, il faut être au minimum deux. Je vous confirme que certains entrepreneurs veulent créer en coopérative. Mais globalement, notre cheval de bataille, porte plutôt sur des projets collectifs dans le cadre d’un changement. C’est notre cœur de métier.
L’accompagnement est-il uniquement financier ?
Non, nous avons un accompagnement juridique, financier mais pas seulement car nous accompagnons un groupe dans une période de vie, de transition d’entreprise, de changement avec le statut d’associé, qui n’est pas simplement écrit sur le papier. Il faut comprendre de quoi on parle, puis former et trouver la bonne organisation d’entreprise pour favoriser sa montée en puissance.
Notre cheval de bataille, porte plutôt sur des projets collectifs dans le cadre d’un changement
Qu’est-ce qui change fondamentalement après la création d’une Scop ?
La règle du jeu change quand vous êtes dans une coopérative, parce que tout le monde va être intéressé par le résultat de celle-ci. Vous avez une mécanique qui va se mettre en place un peu différente et qui va être plus motivante pour tous les associés, avec des aspirations différentes. C’est un statut qui a une modernité incroyable alors que les premières coopératives apparaissent dès 1840. Aujourd’hui, vous avez des entrepreneurs qui ont envie de partager des choses de manière différente, ils veulent prendre des responsabilités, mais ils ne veulent pas prendre toutes les responsabilités. Enfin, ils veulent être un groupe qui avance. J’ai l’habitude de dire que la Scop est beaucoup plus exigeante qu’une entreprise classique parce que vous avez un engagement par rapport aux autres salariés beaucoup plus important puisque vous allez vous retrouver dans une situation où vous êtes ensemble pour porter des projets.
De nombreuses entreprises rencontrent des difficultés à recruter. Est-ce aussi le cas des Scop ou au contraire l’acronyme agit telle une marque employeur ?
Le statut motive inévitablement d’autres salariés à rejoindre les coopératives, avec des arguments tout trouvés. Ce statut peut être un atout, car des salariés se disent, à salaire égal, je préfère être dans une entreprise où ma voix va être entendue, où je vais jouer peut-être un rôle et avoir un engagement différent. Nous y travaillons beaucoup collectivement, sur le fait de «chasser en meute» et d’avoir des arguments qui portent.
Au-delà du recrutement, les Scop présentent une autre force, en termes de pérennité à cinq ans avec un taux dépassant les 85% pour le Grand Est contre 79% en France. Quel est le secret de cette réussite ?
L’effet collectif fait que, à un moment donné, le financement de départ est meilleur auquel s’ajoute un schéma de suivi extrêmement fort. Vous avez également la motivation qui est différente et qui joue clairement dans la balance avec des salariés acteurs et non passifs. Et puis dans une coopérative, le résultat se discute, occasionnant un vrai enjeu pour tous.
Union des SCOP du Grand Est
Chaque année, les équipes de l’Union régionale des Scop du Grand Est rencontrent près de 130 entrepreneurs. 70 dossiers sont étudiés et globalement 25 entreprises sont accompagnées. S’il n’existe pas de profil type, l’effectif est en moyenne de 24 personnes, soit une moyenne bien plus élevée que pour n’importe quel type de société.