Comme les trois singes de la sagesse, ils n'ont rien vu, rien entendu et ne disent rien : la "peur des représailles" pèse sur les débats au tribunal de Marseille où sont jugés depuis lundi d'anciens membres présumés du clan Yoda, puissant réseau de narcotrafic marseillais aujourd'hui déchu.
Si certains prévenus reconnaissent leur participation, souvent minimisée, au trafic, aucun ne se risque à dévoiler une identité ou mettre en cause un "collègue".
A la barre, certains chuchotent, parfois inaudibles. Les seuls noms confirmés sont ceux de membres du réseau décédés dans la guerre que se sont livrée le clan Yoda et la DZ Mafia, qui a fait au moins 35 morts et des dizaines de blessés en 2023.
"Je sais pas", "j'ai oublié", "jamais vu"... "Ne mentez pas", s'agace régulièrement la présidente du tribunal. "Vous avez le droit de dire que vous ne voulez pas répondre !", rappelle-t-elle.
Soupçonné d'avoir été le patron de l'un des plus lucratifs points de deal des quartiers Nord à l'époque, à l'entrée de la cité de La Paternelle, Félix Bingui, arrêté au Maroc en mars 2024, nie tout. Tout juste admet-il des relations avec certains prévenus, "connus au quartier".
Joker ?
Pour Farid M., l'incarcération s'est "mal passée", régulièrement "menacé". "Pour tout et rien", assure-t-il. Pourtant, rappelle la présidente, "vous avez dit en audition avoir été menacé en lien avec ce dossier, je vous cite: +On m'a mis une étiquette. On a dit que j'étais un Yoda+".
Nassim O. est domicilié hors de Marseille, "chez la soeur de la voisine de ma mère". Interrogé, il refuse de répondre, d'expliciter les pseudonymes utilisés sur son portable.
"Joker ?", ironise la présidente. "Je ne veux pas mêler les autres", répond-il, après avoir invoqué pendant l'instruction sa "peur des représailles".
Libéré après un an de détention à l'été 2024, Marhez K. a demandé la levée de son contrôle judicaire pour "s'installer à Dubaï", "en raison, explique-t-il, de tout ce qui se passait à Marseille".
Pressé par la présidente du tribunal, il "ne souhaite pas développer". "De quoi avez-vous peur ?", lui demande la juge.
Un peu fanfaron, Mohamed M., dit "Beug", "reconnaît les faits" et se veut "transparent". "Si je peux vous aider, je vous aide", lance-t-il rigolard à la présidente.
Des chefs du réseau, il ne "sait rien". "J'étais pas là pour poser des questions, je les contactais seulement par Signal".
Bingui ? "J'ai entendu son nom à la télé, mais jamais vu !"
"Je veux parler de personne d'autre à part moi", dit-il avant d'ajouter : "J'ai peur des représailles, j'ai une famille dehors, j'ai des filles..."
Menace réelle
"Cette stratégie n'est pas rare dans ce genre de dossier, mais pour certains ici, la menace est sans doute réelle", confirme à l'AFP un magistrat.
Najib S., placé à l'isolement lors de sa détention après avoir fait l'objet de violences, rappelle "l'agression de (sa) mère et (sa) soeur à la sortie du parloir".
Nouar C. raconte que la porte du domicile de sa mère a été mitraillée, et met en cause un compte Telegram qui aurait diffusé de fausses informations, lui attribuant le surnom de "Missou", considéré par les enquêteurs comme le "gérant opérationnel" du point de vente de La Paternelle.
"Jusqu'à ce post sur Telegram, tout allait bien, et ils ont tiré sur la porte de ma mère et ont mis la video en ligne avec ce surnom de +Missou+" qu'il ne reconnaît pas, bien que confirmé par plusieurs prévenus en garde à vue et par sa petite amie.
Bingui ? "J'en ai entendu parler sur BFM." La guerre entre gangs ? "J'entends ça aux infos."
Si Félix Bingui et deux autres prévenus comparaissent détenus, escortés d'agents cagoulés et lourdement armés, les autres, sous contrôle judiciaire, vont et viennent, le visage parfois couvert d'un masque chirurgical.
A quelques dizaines de mètres, le serveur d'un bar maugrée contre "ce cirque qui va durer trois semaines". "Ils auraient dû le faire à huis clos, sans public, sans journalistes. Ici on est à Marseille ! C'est sûr qu'il va y avoir des représailles."