Bâtiment : « Il faut ouvrir la boucle entre démolition et construction»
Penser autrement l'immobilier préserver les ressources de la planète et opérer une bascule – et non une transition – écologique. Voilà le cheval de bataille de Frédéric Denise, architecte, fondateur du cabinet Archipel Zéro au Havre. Rencontre avec ce chantre du réemploi.
Vous êtes l’un des pionniers du réemploi en architecture en Normandie. D’où vient cet engagement ?
Frédéric Denise architecte, fondateur de l'agence Archipel Zéro : Tout commence en 2015, avec Alternatiba au Havre. On avait monté un "village des alternatives" et, à la fin, on s’est dit que ce serait absurde que tout s’arrête là. De cette dynamique, est né le projet du Hangar Zéro : zéro déchet, zéro carbone. Pour moi, c’était l’occasion rêvée d’en faire un projet pilote, expérimental, intégralement en réemploi. On y teste des solutions impossibles ailleurs : cloisons en bois de réemploi, isolation avec des sacs de café, enduits en terre crue… On prouve que le réemploi peut être performant, esthétique et convivial.
Quels sont, selon vous, les principaux avantages du réemploi en architecture ?
F.D. : Ils sont multiples. Évidemment, l’impact écologique : on évite l’extraction, la transformation et le transport de matériaux neufs. Mais il y a aussi un avantage qualitatif. À budget égal, le réemploi permet souvent de "monter en gamme" : des matériaux nobles, durables, qu’on ne pourrait pas se payer en neuf. Enfin, il stimule l’inventivité architecturale, notamment en lien avec le bioclimatique et le low-tech.
Pourquoi, malgré ces atouts, le réemploi peine-t-il à se généraliser ?
F.D. : Le principal blocage, ce sont les assurances et les normes. Les matériaux de réemploi ne sont pas standardisés, donc difficiles à assurer. Même si la loi Agec (relative à la lutte contre le gaspillage et au développement de l'économie circulaire, ndlr) ou la norme RE2020 encouragent le réemploi, le frein assurantiel reste massif. À cela, s’ajoute une image négative : la peur du bricolage, du "bidonville". Il faut combattre ces préjugés par des réalisations exemplaires.
On parle souvent du manque de gisement de produits bien triés pour le réemploi. Est-ce vraiment le problème ?
F.D. : Non. Le gisement est partout. On démolit énormément et on sait aujourd'hui trier. Les entreprises de curage sélectif existent, et la question du stockage n'en est pas vraiment une, en dehors peut-être de l'Île-de-France. Le vrai problème, c’est le débouché : les projets capables d’absorber ces matériaux. Sans preneurs, les plateformes de réemploi ne tiennent pas économiquement. Il faut ouvrir la boucle entre démolition et construction.
C’est l’objectif du projet “Grand Chantier” ?
F.D. : Exactement. Grand Chantier vise à créer en Normandie un lieu de production, d’expérimentation et de formation autour du réemploi. On y réunit architectes, entreprises, bailleurs sociaux, assureurs, bureaux de contrôle, écoles. L’idée est de massifier la pratique, de rassurer, de former et surtout de créer des débouchés.
Quel rôle les collectivités doivent-elles jouer ?
F.D. : Un rôle central. Elles peuvent fournir du foncier pour le stockage, être à la fois donneuses et preneuses de matériaux, et sécuriser les démarches. À grande échelle, le réemploi ne peut pas fonctionner sans elles.
Êtes-vous optimiste pour l’avenir du réemploi ?
F.D. : Prudemment optimiste. Ça avance lentement, mais ça avance. Le cadre réglementaire est encore à inventer, les modèles économiques sont fragiles, mais les réseaux se structurent. Et surtout, on n’a plus vraiment le choix : il faut arrêter de démolir pour reconstruire, et apprendre à faire avec ce qui est déjà là.
Propos recueillis par Benoit Delabre, pour Aletheia Press