Interview

Canal Seine-Nord Europe : en attente d’une nouvelle gouvernance économique

Interview de Franck Grimonprez, président de l’entreprise régionale de logistique Log’s, et à la tête du Cercle économique de l’Alliance Seine-Escaut. Il évoque le rôle et les attentes des acteurs économiques et politiques sur le projet, notamment en matière de gestion des futures plateformes multimodales.  


La Cour des comptes européenne vient d’épingler le projet du Canal Seine-Nord, pour son surcoût et son retard de livraison. Quel est le rôle de vigilance de l’Alliance Seine-Escaut sur ses aspects de ce projet, financée en partie par les collectivités ?

Franck Grimonprez. Les maires concernés savent que c’est un projet structurant pour l’Europe. En revanche, les acteurs économiques n’ont pas donné un blanc-seing à la Société du Canal. Nous avons demandé qu’elle fasse un outil efficace pour l’économie paneuropéenne. Il sera au coeur du barycentre de l’économie ouest européenne, à moins de 400 kilomètres de 100 millions de consommateurs de France, Benelux, Allemagne, Belgique et du Royaume-Uni. En reliant les ports du nord de l’Europe à la Seine, le Canal permet de faire le trait d’union de l’Europe de l’Ouest et contribue à la géopolitique mondiale. Et je salue la stabilité des trois régions - Hauts-de-France, Ile de France et Normandie - dans l’accompagnement de ce défi.  

Au quotidien, comment l’Alliance Seine-Escaut accompagne-t-elle le projet ?

Elle fédère les associations spécialisées dans le multi-modal (Fédération des entreprises de transport et logistique de France, TLF), la route (Fédération nationale des transports routiers, FNTR), le fluvial (Fédération des entreprises fluviales de France, E2F), des maires… C’est pourquoi nous sommes vigilants sur leurs besoins. Nous avons été ainsi rassurés en septembre 2025 de savoir que le Canal va offrir du foncier pour accueillir les plateformes logistiques et autres structures. Par ailleurs, nous faisons en sorte que les pouvoirs publics maîtrisent bien les modalités du programme, malgré les changements d’hommes. Enfin, nous suivons les discussions en cours entre les présidents de région, pour le choix d’une gouvernance économique, afin de coordonner la mise en service du réseau Seine-Escaut. 

Quelles sont vos attentes ?

Concernant les quatre futures plateformes multimodales, il faudra choisir quels acteurs économiques pour s’y installer, sous quelles modalités… La priorité pourrait être donnée à ceux qui envisagent les plus forts reports modaux vers le fluvial. Essayons de ne pas reproduire les erreurs des précédentes plateformes multimodales régionales, pour éviter d’accueillir ceux qui veulent s’implanter sans faire de report modal vers le fluvial. Enfin, nous appelons à la création d’un guichet unique pour clients et transporteurs, quelles que soient leurs localisations, du Havre aux ports du nord de l’Europe, en passant par Paris, Compiègne et Dunkerque.

Et vous-même, en tant que chef d’entreprise de logistique, utilisez-vous déjà le fluvial pour le développement de votre courant d’affaires ?

Je représente un collectif d’acteurs de la supply-chain, engagé depuis plus de 20 ans sur ce projet. Mon entreprise est elle-même connectée avec le fluvial et le ferroviaire. Trois de mes 30 plateformes sont déjà embranchées avec le fluvial pour des produits liquides et conditionnés et ça marche. 

Quel calendrier à venir pour l’Alliance Seine-Escaut ?

En avril 2026, nous présenterons le bilan annuel de nos travaux. Et le coeur de la discussion sera certainement le choix de la gouvernance.  

Le Canal Seine-Nord Europe, long de 107 kilomètres entre l’Oise et le Nord, va relier les grands ports du nord de l’Europe à la Seine. L’objectif est de reporter 10% du transport routier vers le fluvial (à partir de 10 ans d’exploitation), pour le vrac agricole, les matériaux de construction, les biens de consommation ou les containers. Une manière de réduire les émissions carbone. Les travaux du creusement du Canal, gérés par la Société du Canal Seine-Nord Europe, ont commencé dans l’Oise, pour une mise en circulation reportée de 2028 à 2032. 

Fin 2025, la Société du Canal a réévalué le budget, porté de 5,1 milliards d’euros en 2016 à 7,3 milliards d’euros aujourd'hui. En cause : l’inflation, les nouvelles normes, les conséquences de la crise sanitaire et la guerre en Ukraine. «A coûts constants, le coût du projet n’a augmenté que de 20%», souligne la Société du Canal. Mais cela n’inclut pas le financement des quatre ports et le rallongement d’écluses. 

Enfin, le dossier reste en attente de l’audience du Tribunal administratif d’Amiens, qui a reçu un recours déposé en décembre 2024 par Nord Nature Environnement et Protection du territoire Seine-Escaut, qui contestent l’arrêté préfectoral du 9 août 2024, pour l’absence d’évaluation globale des incidences sur l’environnement, l’insuffisance de l’étude socio-économique ou le non-respect des réglementations sur l’eau, relatives aux zones humides et au défrichement.