« Sécurité économique : le nouvel impératif commercial européen ». Ainsi s'intitulait une table ronde tenue à Bercy, dans le cadre de la « Semaine de l'Export 2026 », le 4 février. « Nous avons changé de paradigme. Nous vivions dans un monde où les États intervenaient dans l'économie avec beaucoup de marchés qui faisaient l'objet de mesures très protectionnistes. Mais aujourd'hui, nous voyons une utilisation de plus en plus nette, de plus en plus brutale des liens économiques à des fins de puissance », constate Denis Redonnet, directeur général adjoint de la Direction générale du Commerce à la Commission européenne.
Dans ce nouveau monde où des acteurs comme les États-Unis n'hésitent pas à utiliser la coercition économique, les interdépendances d'hier sont devenues dépendances. Au niveau macro-économique, la forte exposition de l'Union Européenne à la Chine et aux États-Unis en crée deux, majeures, qu'identifie Elvire Fabry, directrice du Programme « Commerce et sécurité économique » de l'Institut Jacques Delors. La première dépendance concerne les minéraux critiques dont la Chine détient le monopole en matière de raffinage et qui sont indispensables à l'industrie européenne. La seconde, les technologies et services numériques américains, véritables enjeux de souveraineté. « Nous sommes dans une situation de double risque », pointe Elvire Fabry. Et en plus, « il s'agit aussi d'anticiper les dépendances futures. L'accélération de la capacité d'innovation chinoise va augmenter leur capacité de leadership dans beaucoup de domaines et accroître notre risque de dépendance », met en garde la chercheuse.
« Deux économies non substituables »
Au niveau des entreprises, « il existe une dépendance à la demande de la Chine et des États Unis. En termes d'opportunités de marché, ce sont deux économies non substituables », constate Denis Redonnet. « Des entreprises viennent nous voir en nous disant : c'est mon meilleur client, je ne veux pas le perdre. Aidez-moi à continuer d'être présent sur ce marché », confirme Benoît Trivulse, directeur général (par intérim), de Business France, entité publique chargée d'aider les entreprises à l'export. Après les annonces de Donald Trump sur la hausse des droits de douane, le 2 avril 2025, 2 000 entreprises « inquiètes » ont assisté aux webinaires consacrés au sujet, organisés par Business France et d’autres intervenants (comme les douanes ). Au final, les sociétés les plus motivées – et outillées- ont adopté des « stratégies complexes » pour conserver l'accès aux USA : négocier avec les importateurs, monter une filiale d'importation...
Face aux risques, « la seule stratégie viable, c'est la diversification », estime pour sa part Laurent Scheer, vice-président et responsable affaires publiques mondiales de Pernod Ricard. Sur le plan géographique, les ventes de la société sont principalement réparties entre l'Europe (29%), la zone Amérique (15%), un bloc Afrique-Asie (42%). Les revenus de la Chine et des États-Unis « sont en baisse, mais d'autres pays émergents sont en hausse. Nous essayons évidemment de nous développer dans ces pays qui sont des relais de croissance », explique Laurent Scheer. La stratégie implique aussi une diversification des produits, avec notamment, leur localisation. « Ils peuvent servir de relais au cas où nos produits exportés seraient touchés de manière provisoire ou permanente. Nous avons ouvert des distilleries dans les pays comme les États-Unis, la Chine et l'Inde. C'est une espèce de protection contre le risque », commente Laurent Scheer. Toutefois, l'idéal, à ses yeux, restent les accords de libre échange : dans un pays ouvert comme le Canada ou les États-Unis (avant Trump), l'entreprise a pu obtenir plus de la moitié des parts de marché sur ses produits, contre moins de 10% dans des pays fermés comme la Thaïlande ou l'Inde.
Ancrage préférentiel
De fait, l'intérêt des accords de libre-échange fait l'unanimité parmi les intervenants. « Sécurité économique ne veut pas dire fermeture », abonde Denis Redonnet. Pour lui, « la diversification du risque, ce n'est pas moins d'intégration économique internationale, c'est plus d'intégration économique internationale, mais sans remplacer une dépendance par une autre ». Il en veut pour preuve l'épisode du « découplage forcé » de l'UE avec la Russie, après les sanctions suite à l'invasion poutinienne de l'Ukraine, alors que la première exporte près de 90 milliards d'euros de biens vers la seconde, chaque année. « Les accords d'intégration ont joué un rôle. Sur les produits soumis à sanction, nous avons vu une réorientation assez nette de ces flux vers d'autres marché, notamment là où nous avions un ancrage préférentiel », témoigne Denis Redonnet. D'où l'importance de se tourner vers de nouveaux marchés, comme l'Inde ou l'Indonésie.
Sur le même principe, le plan « RESourceEU », adopté fin 2025 par la Commission européenne pour réduire la dépendance aux exportations chinoises de matières premières critiques passe -en partie- par le fait de trouver de nouveaux partenaires commerciaux. Mais la sécurité économique, ce « nouvel impératif commercial européen », soulève aussi d'autres enjeux, pointe Elvire Fabry : « l'exigence d'une articulation plus forte entre la politique industrielle et commerciale suppose de voir les investissements sous un angle un peu différent » . En effet, l'intégration économique se fait autant par les IDE, investissements directs étrangers, que par le commerce. « Nous sommes les premiers investisseurs aux États-Unis, ils sont les premiers investisseurs dans l'Union Européenne », rappelle-t-elle. Et si l'Europe a besoin de rester attractive pour ces investissements, elle doit aussi avoir une approche « un peu plus prudente », dans certains secteurs, pour éviter des fuites de technologies.