En bref

Le groupe Lesaffre explore l'avenir de la fermentation

Dans le nord de la France, l'entreprise Lesaffre -3,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires- spécialiste de la fermentation, produit levures pour la panification et solutions qui pourraient révolutionner l'agriculture. Une activité stratégique qui subit la concurrence chinoise.

© LESAFFRE

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Certaines activités perpétuent des pratiques qui datent de l'Antiquité tout en recelant un important potentiel de rupture. Basée dans les Hauts-de-France, l'entreprise familiale Lesaffre est spécialisée dans la fermentation et les micro-organismes depuis 1853. Le 6 mai, à Paris, Brice-Audren Riché, directeur général du groupe, intervenait lors d'une rencontre « La Parole aux entrepreneurs », organisée par la délégation des Entreprises du Sénat. Il présentait les défis qu'affronte la société (12 000 collaborateurs, dont 2 500 en France ; un chiffre d'affaires de 3,2 milliards d'euros).

Sur la base de son expertise originelle, le groupe propose des produits destinés à une multitude d'usages. Certains sont connus depuis l'Antiquité, comme la levure pour la panification. « Les dérivés de levure sont indispensables pour réaliser des diagnostics médicaux. Les entreprises comme BioMérieux nous avait demandé de rester ouvert durant la pandémie », ajoute Brice-Audren Riché. D'autres usages encore ouvrent des perspectives inédites, voire révolutionnaires, en matière de santé, nutrition et d'agriculture (y compris bio). Exemple : des solutions qui permettent d'activer les défenses naturelles des plantes. Les activités autour de la fermentation constituent un « enjeu de souveraineté », souligne le dirigeant. Au 19e siècle, l'essor de Lesaffre (originellement fondée par Louis Lesaffre et Louis Bonduelle) s'est basé sur les travaux de Louis Pasteur. Lequel a mis en lumière le lien entre fermentation et micro-organismes. « Aujourd'hui, l'objectif de la recherche est de faire le lien entre l'ADN d'une levure ou d'une bactérie et son bénéfice pour le monde », explique Brice-Audren Riché. Lesaffre y consacre d'importants moyens, notamment au sein de son centre de recherches basé à Marcq-en-Barœul (Nord). A ce titre, le crédit impôt recherche est « extrêmement important », glisse Brice-Audren Riché. La concurrence n'en n'est pas moins rude. « Les Chinois ont placé la fermentation parmi les secteurs stratégiques de leur plan quinquennal 2026-2030, les États-Unis investissent aussi fortement », prévient-il. L'industriel s'inquiète aussi d'un autre phénomène : la disponibilité limitée de la mélasse, issue du sucre, indispensable aux processus de production. Lesaffre est obligé d'en importer depuis le Brésil ou la Thaïlande, alors que l'Europe produit du sucre. En cause, la concurrence avec le bioéthanol.

La décarbonation ? « Deux paris sur l'avenir »

Au delà de ces difficultés qui lui sont spécifiques, la société est confrontée aux mêmes enjeux que les autres industriels dans l'Hexagone. « Nous sommes résolument implantés en France », déclare Brice-Audren Riché. Sur le territoire, « nous avons investi de manière massive dans nos usines, près de 400 millions d 'euros ces cinq dernières années », poursuit le dirigeant. Lequel déplore la remise en cause de la baisse des impôts de production, condition, à ses yeux, d'une réelle réindustrialisation du pays.

Sur ses sites de production, Lesaffre s'est fortement engagé dans une démarche de décarbonation. La société a réalisé des investissements de très long terme - à 15 ou 20 ans – dans ses usines avec un soutien financier public (Ademe, Agence de l'eau, CEE, certificats d'économie d'énergie). « Cela n'aurait pas été possible sans cet appui », commente Brice-Audren Riché. « Nous avons estimé qu'entre 2022 et 2030, nous allions multiplier par deux notre consommation d'électricité. (…) Comme industriel, cela représente deux paris sur l'avenir : celui que l'électricité en France va rester abondante et à prix compétitif par rapport à la concurrence. Et aussi que notre industrie va rester compétitive en France », analyse-t-il.

A ce sujet, l'industriel préconise à un « vrai changement » du financement du modèle social : ce dernier repose aujourd'hui plus sur le travail que sur la consommation, ce qui pèse sur l'activité des entreprises. « La différence entre le (salaire) brut et le net (…) est un sujet qui crispe de plus en plus les relations sociales dans l'entreprise », pointe-t-il.

Au delà des frontières de l’Hexagone, le groupe, présent dans une soixantaine de pays dans le monde et qui exporte 80% de sa production, subit les turbulences géopolitiques devenues permanentes. L'impact du Liberation day trumpien; les soubresauts de la difficile relation franco-algérienne, avec un marché qui s'est refermé du jour au lendemain. Et aujourd'hui, la crise au Moyen-Orient avec la contraction du marché lié au tourisme dans les états du Golfe, conjuguée à l'émergence de problèmes logistiques.