Lorsqu’il s’exprime sur d’éventuelles baisses de prix des carburants, Serge Papin n’hésite pas à mettre en avant sa casquette de ministre des PME, du Commerce et du « Pouvoir d’achat », démontrant de la sorte que la question du pouvoir d’achat est devenue autant politique qu’économique. Le rôle central de cette problématique pour les ménages ressort d’ailleurs de la plupart des études d’opinion menée avant chaque élection. Et ce n’est donc pas un hasard si face aux hausses des prix à la consommation depuis la sortie de la pandémie, et en particulier l’envolée des carburants depuis plusieurs semaines, les ménages appellent l’État à leur secours.
Tensions sur le pétrole et le gaz
Bombardements massifs des installations pétrolières et gazières de l’Iran, blocage du détroit d’Ormuz, représailles iraniennes sur les infrastructures énergiques des pays voisins… L’un dans l’autre, le marché du pétrole subit un choc d’offre négatif que l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) qualifie dans son « Oil Market Report » de mars 2026 de « plus grave perturbation de l’approvisionnement de l’histoire du marché mondial du pétrole ». Inévitablement, le baril de Brent a très vite dépassé les 100 dollars, alors qu’il se négociait aux alentours de 70 dollars à la veille du conflit. Dans une moindre mesure, le marché du gaz a également subi un choc, aggravé — comme pour tous les hydrocarbures — par les opérations de spéculation sur ces marchés libéralisés.
Ainsi, les ménages subissent une forte hausse du fioul domestique et des prix à la pompe, au point que toute opération commerciale visant à maintenir les prix — même à 2,25 euros/L de diesel ! —, engendre des files d’attente interminables aux stations-service et des pénuries de-ci de-là. Quant à la facture de gaz, le mode de calcul appliqué par le régulateur français tient compte, entre autres, des hausses (passées) de coûts d’approvisionnement sur le marché de gros. D’où, une hausse de 15,4 % qui devrait frapper les ménages à partir du 1er mai. Pourtant, le 8 avril, les annonces de négociations entre les États-Unis et l’Iran avaient fait retomber la pression sur les marchés, le baril de Brent s’échangeant alors sous la barre des 100 dollars et le gaz européen refluant d’environ 20 %. Les ménages ont alors eu le sentiment que les prix facturés incorporaient plus rapidement les hausses de coûts que les baisses, obérant ainsi leur pouvoir d’achat.
Revenus, prix et pouvoir d’achat
De manière générale, le pouvoir d’achat correspond à la quantité de biens et de services qu’un ménage peut acheter avec ses revenus. Dès lors, il ne peut augmenter que si la hausse des revenus est supérieure à celle des prix (pas seulement énergétiques). Pour produire ses statistiques, l’Insee a alors choisi de s’appuyer sur le revenu disponible brut (RDB) des ménages, i.e. les revenus d’activité (revenus du travail, revenus du patrimoine) augmentés des prestations sociales reçues et diminués des cotisations sociales et impôts directs versés. Et pour mesurer l’évolution des prix, elle utilise l’indice des prix à la consommation (IPC), bâti sur le célèbre panier de la ménagère, ensemble de biens et services pondérés par leur poids respectif dans la dépense moyenne de consommation des ménages.
Or, au quatrième trimestre 2025, le pouvoir d’achat du RDB des ménages a reculé de 0,2 % par rapport au trimestre précédent où l’on notait déjà un reflux de 0,3 %. Rapporté par unité de consommation, pour permettre une comparaison à l’échelle individuelle et tenir compte de la taille des familles et de l’âge de leurs membres, le pouvoir d’achat continue de baisser depuis les deux derniers trimestres de 2025. Finalement, sur l’ensemble de l’année écoulée, le pouvoir d’achat par unité de consommation est quasi stagnant, comme dans de nombreux États de l’UE. Et selon les prévisions de l’Insee, pour l’Europe, si la crise énergétique actuelle devait se poursuivre, « le pouvoir d’achat des ménages et les marges des entreprises se comprimeraient, et la reprise en cours s’en trouverait fragilisée ». En effet, la hausse des coûts énergétiques finira par percoler dans toute l’économie, menaçant aussi bien la production et les bénéfices des entreprises (choc d’offre) que le pouvoir d’achat des ménages (choc de demande), dont les salaires ne sont que très rarement indexés sur l’inflation.
Confrontés à la colère sociale liée à la hausse des prix énergétiques, les États européens ont alors décidé, comme à leur habitude, d’intervenir de manière non coordonnée : baisse de la taxe énergétique en Allemagne, bascule entre les taxes en Italie, mesures sociales en Espagne… En France, à défaut de « quoi qu’il en coûte », dont le gouvernement n’a plus les moyens, les ménages doivent se contenter de promesses de baisse des prix à la pompe liées à l’encadrement éventuel des marges de distributeurs, de conditions assouplies pour débloquer l’épargne salariale et d’un usage élargi des titres-restaurants. Pas sûr que cela suffise à faire retomber la colère…