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La France des producteurs : un insaisissable projet politique ?

Yves Jégo, ancien ministre, redoute de voir le projet d'une France productrice qu'il appelle de ses vœux boudé des candidats à l’élection présidentielle. En cause : des blocages du monde politique, des syndicats patronaux et de l'opinion publique.


De gauche à droite, Yves Jégo, ancien ministre, Gilles Attaf, président de l’association, Origine France Garantie© Anne Daubrée

De gauche à droite, Yves Jégo, ancien ministre, Gilles Attaf, président de l’association, Origine France Garantie© Anne Daubrée

  «Je ne vois personne dans le spectre politique (…) qui me semble avoir pris conscience de la nécessité de faire de l'économie de la production le moteur de l'avenir de la France », déclarait Yves Jégo, ancien ministre, le 15 avril, à Paris. Il intervenait lors d'un petit-déjeuner organisé par l'association Origine France Garantie, engagée dans la promotion du Made in France, qu'il a cofondée. Lors de cet événement destiné à présenter une charte de « l'achat français », à l'adresse des maires et des collectivités locales, l’élection présidentielle a aussi largement occupé les débats. L'économie de la production devrait constituer « le sujet numéro un des prochaines échéances », estime Yves Jégo. A ses yeux, il s'agit d'un véritable projet de société, fédérateur. « Derrière la production, il y a évidemment notre souveraineté, notre liberté, mais aussi notre modèle social (…). Lorsque l'on achète une voiture chinoise, elle ne paie pas notre retraite. Si l'on consommait plus de produits Made in France, cela contribuerait à équilibrer les coûts sociaux et aussi fiscaux de la nation », analyse l'ancien ministre, qui milite depuis 15 ans pour le Made in France.

Le combat est « vital » car « nous avons atteint un seuil critique », prévient-il. Dans les années 1970, l'industrie représentait plus de 20% du PIB, contre 10% aujourd'hui, sous les niveaux italien et allemand. Certains secteurs ont quasiment disparu ou sont en très mauvaise posture (textile, automobile). « Même en matière agricole, nous importons 50% de ce que nous consommons », pointe Yves Jégo. Point positif, depuis une quinzaine d'années, cet enjeu suscite de plus en plus d'intérêt dans la société. En témoigne la fréquentation actuelle (110 000 visiteurs) du salon du Made in France, créé en 2012. « Le mot souveraineté, honni du langage il y a 15 ans, est devenu un terme à la mode », note Yves Jégo.

« L'influence des délocalisateurs est puissante »

En dépit de cette prise de conscience, plusieurs blocages empêchent l'enjeu de la production de dépasser le stade de « sous-chapitre de la rubrique économie des programmes présidentiels », selon Yves Jégo. Au niveau politique, tout d'abord. Le thème de la souveraineté, longtemps monopolisé par l'extrême-droite, resterait-il difficile à assumer par des partis plus au centre de l'échiquier politique ? L'ancien ministre s'en réfère à son expérience, aux rapports qui restent « dans le tiroir », à l'impuissance des ministres de l'industrie qui se succèdent. En matière économique, « l'emploi a été et reste le critère numéro Un des politiques », estime-t-il, invitant l'assistance à faire entendre le message des producteurs. Mais ce blocage politique est lui-même pour partie lié à des blocages chez les représentants du monde de l'entreprise. En effet, ce sont les entreprises elles-mêmes qui ont pris la décision de délocaliser dans les années 1980. Et aujourd'hui encore, « il y a aussi un combat majeur à mener dans les organisations patronales . Elles restent des organisations où l'influence des ‘délocalisateurs’ est puissante. Pourquoi voulez-vous que le ministre prenne des coups pour aller défendre une cause dont les principaux intéressés disent eux-mêmes qu'ils s'en moquent », poursuit Yves Jégo.

Dans la société aussi, la bataille idéologique de la production est loin d'être gagnée. « L'opinion défend le consommateur contre le producteur. Ce dernier n'est plus le héros de la société, il n'y a pas un seul industriel au Panthéon », note Yves Jégo. Aujourd'hui, « les circonstances peuvent nous aider, des circonstances malheureusement militaires. Les Français comprennent bien que si on n'a plus d'industrie d'armement, on ne peut pas se défendre. Dans toutes les histoires familiales, il y eu des grands-pères ou des arrière-grands-pères morts à la guerre ».