En bref

Macron présente une évolution majeure de la dissuasion nucléaire, ouverte sur l'Europe

Une "dissuasion avancée", associant huit pays européens mais "sans aucun partage de la décision ultime": Emmanuel Macron a proposé lundi une coopération nucléaire inédite pour la défense de l'Europe, avec l'Allemagne comme "partenaire clé", assortie d'une augmentation de l'arsenal français, tout en martelant que...
Le président français Emmanuel Macron lors d'une réunion du Conseil de défense nationale à l'Élysée, à Paris, le 28 février 2026, à la suite des frappes américaines et israéliennes contre l'Iran © Anna KURTH

Le président français Emmanuel Macron lors d'une réunion du Conseil de défense nationale à l'Élysée, à Paris, le 28 février 2026, à la suite des frappes américaines et israéliennes contre l'Iran © Anna KURTH

Une "dissuasion avancée", associant huit pays européens mais "sans aucun partage de la décision ultime": Emmanuel Macron a proposé lundi une coopération nucléaire inédite pour la défense de l'Europe, avec l'Allemagne comme "partenaire clé", assortie d'une augmentation de l'arsenal français, tout en martelant que la France resterait souveraine dans l'emploi de la force.

"Aujourd'hui plus que jamais l'indépendance ne peut être la solitude", a lancé le président français dans un discours de 50 minutes sur la base stratégique de l'Ile-Longue, près de Brest (ouest), avec en arrière-plan un des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) français, incarnation de la force de frappe nucléaire, au côté des chasseurs Rafale porteurs de missiles.

Les intérêts de la France, une des deux puissances nucléaires d'Europe avec le Royaume-Uni, "ne peuvent se confrondre avec le seul tracé de nos frontières nationales", a-t-il pointé en rappelant la dimension européenne de la dissuasion française depuis le général de Gaulle.

Devant la multiplication des risques, "nous devons passer à une tout autre étape", la "dissuasion avancée", a-t-il dit en présence du Premier ministre Sébastien Lecornu, des principaux ministres concernés et de tout le gotha des forces stratégiques françaises.

"Nos partenaires sont prêts", a-t-il insisté en citant huit pays européens: le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark.

"L'Allemagne sera un partenaire clé de cet effort", a-t-il insisté. Les deux pays ont annoncé dans la foulée la mise en place d'un "groupe de pilotage nucléaire" conjoint.

Le Premier ministre polonais Donald Tusk a aussi salué l'initiative, comme ses homologues suédois et néerlandais. "Nous nous armons avec nos amis pour que nos ennemis n'osent pas nous attaquer", a-t-il déclaré.

Plus de chiffres

Cette importante évolution de la doctrine française a été accompagnée de deux annonces majeures: une augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises (290 actuellement) dont il n'a pas précisé le niveau, et de possibles "déploiements de circonstances" d'avions français équipés de la bombe chez des alliés européens.

La France ne communiquera plus sur les chiffres de son arsenal nucléaire, "contrairement à ce qui avait pu être le cas par le passé", a indiqué le président français. Mais "il ne s'agit pas ici d'entrer dans une quelconque course aux armements. Cela n'a jamais été notre doctrine", a-t-il insisté.

La Russie et les Etats-Unis détiennent chacun un peu plus de 1.700 têtes déployées, la Chine 600 en stock ou déployées et le Royaume-uni 225, selon le centre de réflexion suédois SIPRI.

Le chef de l'Etat a également proposé "la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires", comme des exercices de frappes auxquels le Royaume-uni est déjà associé.

La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni "vont travailler ensemble à des projets de missiles de très longue portée, a-t-il ajouté, alors que la Russie notamment innove massivement dans ce domaine.

La marge de manoeuvre d'une telle coopération reste toutefois étroite face aux fondamentaux de la dissuasion française alors qu'une partie de l'opposition en France accuse régulièrement le chef de l'Etat de vouloir brader l'arme nucléaire.

"Il n'y aura aucun partage de la décision ultime ni de sa planification ou de sa mise en oeuvre" avec les alliés, a martelé Emmanuel Macron. "La décision ultime" de déclencher le feu nucléaire "revient au seul président de la République", a-t-il martelé.

Depuis son origine, la dissuasion française voulue par le général de Gaulle se veut complètement indépendante et repose sur l'appréciation d'un seul homme, le président, d'une menace contre les intérêts vitaux du pays.

Complémentaire de l'Otan

"Si nous devions utiliser notre arsenal, aucun Etat si puissant soit-il ne pourrait s'y soustraire et aucun, si vaste soit-il, ne s'en remettrait", a-t-il ajouté, dans une nouvelle approche des "dommages inacceptables".

Le chef de l'Etat a passé en revue toutes les "menaces nucléaires qui s'accroissent", alors que les doutes grandissent sur l'engagement américain sur le continent.

Evoquant un "risque majeur pour notre Europe", il a cité la Russie avec l'ombre portée de la menace nucléaire en Ukraine, la Chine qui s'est "engagée dans un rattrapage à marche forcée" et les atteintes répétées à la non-prolifération nucléaire

L'architecture mondiale de maîtrise des armes nucléaires est tellement affaiblie qu'elle s'apparente à un "champ de ruines", a-t-il asséné, rappelant que plusieurs traités internationaux sont désormais inopérants ou menacés.

La guerre contre l'Iran, déclenchée par les Etats-Unis et Israël, "porte et portera son lot d'instabilité et d'embrasement possible à nos frontières", a-t-il également affirmé.

Si les pays européens manifestent un intérêt croissant pour la dissuasion française, ils restent viscéralement attachés au parapluie nucléaire américain sous bannière de l'Otan.

La dissuasion française reste "parfaitement complémentaire" de l'Otan, a ainsi assuré le président français.

Les Etats-Unis stationnent des bombes dans cinq pays de l'Otan (Italie, Allemagne, Pays-Bas, Belgique et Turquie), dont l'emploi relève de la seule décision américaine mais que les pays hôtes peuvent utiliser avec leur accord.