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Entreprises

Mobilisation autour des 500 000 entreprises à reprendre

 Serge Papin, ministre des PME veut faire de la reprise d'entreprise une « grande cause économique nationale ». L'ensemble des acteurs économiques se mobilise sur les enjeux de sensibilisation et d'information, mais les problèmes de financement demeurent. Les chefs d'entreprises sont de plus en plus nombreux à mettre la clé sous la porte sans céder leur société.


A Bercy, au micro, Alain Tourdjman, fondateur du cabinet ALTC Etudes. © Anne Daubrée

A Bercy, au micro, Alain Tourdjman, fondateur du cabinet ALTC Etudes. © Anne Daubrée

« Il en va de l'avenir économique de notre pays », a déclaré Serge Papin, ministre des PME. Le problème est connu : 500 000 dirigeants d'entreprises vont partir à la retraite d'ici dix ans. Le 23 avril, à Bercy, le ministre a dévoilé sa « feuille de route » pour répondre à cet enjeu crucial. A cette rencontre intitulée « Objectif reprises » participaient de très nombreux représentants du monde de l'entreprise (syndicats patronaux, CCI, experts-comptables...). Depuis juillet dernier, ils ont pris part à la « mission reprise » initiée par Bercy, matrice des mesures annoncées par Serge Papin. Répondant à un constat partagé de manque d'anticipation, de freins psychologiques, d'une valorisation insuffisante de la reprise d'entreprise, une partie des mesures portent sur la sensibilisation et l'information des parties prenantes.

Côté cédants, un courrier sera envoyé à tous les dirigeants qui atteignent 55 ans pour les inciter à anticiper leur succession. Sur le territoire, les réseaux de CCI France et CMA France ont été mandatés pour organiser des événements, afin de s'adresser aux cédants et aux repreneurs. Objectif : 25 000 personnes touchées par an. En amont « il faut faire naître l'envie et former les jeunes générations » à la reprise, a pointé Serge Papin. Dans ce cadre, des écoles de commerce et d'ingénieurs « prennent l'engagement d'élaborer de nouvelles formations spécifiquement dédiées à la reprise d'entreprise », selon Bercy.

Par ailleurs, « nous allons améliorer la plateforme de Bpifrance [banque publique d'investissement] pour en faire un véritable Tinder de l'entreprise », a ajouté le ministre. Parmi les améliorations prévues figure la possibilité pour les experts-comptables et organisations professionnelles d'y diffuser des offres pour le compte de leurs clients ou membres. Sur ces enjeux, « nous avons notre part à prendre », a commenté Amir Reza-Tofighi, président de la CPME, confédération des petites et moyennes entreprises, résumant un sentiment partagé par le Medef et l'U2P, Union des entreprises de proximité, également représentés.

« On n'intéresse pas beaucoup les banques »

Mais d'autres freins fiscaux, administratifs et de financement entravent la reprise d'entreprise, ont rappelé les représentants d'entreprises, lors de la rencontre. Côté transmission d'entreprises familiales, le pacte fiscal Dutreil est un « objet à sanctuariser » a déclaré Serge Papin, très applaudi. Le plan prévoit de soutenir la reprise des salariés via l'actionnariat et le partage de la valeur. En outre, Bercy est en train d'élaborer un dispositif fiscal destiné à encourager le « crédit vendeur » qui permettrait d'étaler le paiement de l'imposition des plus-values, pour tenir compte de la disponibilité des fonds échelonnée dans le temps. Il pourrait être intégré dans le prochain projet de loi de Finances, afin de favoriser la reprise par les salariés ou des tiers.

Au niveau du financement, « nous valoriserons les outils existants proposés par la Bpifrance (…) et il faudra aller plus loin », a ajouté Serge Papin. Parmi ces dispositifs figurent, notamment, les prêts d'honneur (à taux zéro). Bpifrance en réalise 6 600 chaque année. « On pourrait en faire plus, mais c'est de l'argent public, or, il n'y en a plus », a prévenu Nicolas Dufourcq, directeur général de l'établissement. Les difficultés concernant le financement privé demeurent. « On n'intéresse pas beaucoup les banques, lorsque l'on demande 50 000 euros pour racheter une petite entreprise.(...) Un jeune ne dispose pas toujours d’un apport en capital. Résultat, il ne rachète pas. Il crée une entreprise », souligne Michel Picon, président de l'U2P. Les problèmes de financement se posent aussi pour le rachat d'une PME industrielle.

Un vieillissement particulièrement marqué dans l'industrie

C'est l'un des enjeux soulignés par Alain Tourdjman, économiste, fondateur du cabinet ALTC Etudes, qui a décrypté les dynamiques démographiques des entreprises françaises. Tout d'abord, constate-t-il, « le phénomène de vieillissement de la population des dirigeants s'accentue » : 29% des dirigeants de PME et ETI ont 60 ans et plus, contre 15% en 2005. Or, « cette vague de vieillissement ne s'est pas traduite par une augmentation du nombre de cessions, ces dernières années. Au contraire, on constate plutôt une baisse », poursuit l'expert. Par exemple, le nombre de cessions de fonds de commerce a diminué de 30% entre 2010 et 2025. Et on estime qu'environ 22 000 sociétés voient leurs dirigeants arrêter leur entreprise en fin d'activité professionnelle, sans cession. Dans le cas de l'industrie, « le phénomène de vieillissement est encore plus fort. Un tiers des dirigeants des PME et des ETI ont plus de 60 ans. Dans certains départements, cela atteint même 45% ». La reprise d'entreprises industrielles présente des difficultés spécifiques : une forte intensité capitalistique, un besoin d'investissements récurent, une concurrence internationale...

Autre constat de l'étude, les pratiques de cession-transmission diffèrent selon les territoires : Bretagne et Pays de Loire connaissent un plus fort rajeunissement de leurs dirigeants que les Hauts de France. Dans les territoires un peu excentrés, comme la Corrèze, le taux de transmission familiale est plus important. Au niveau macroéconomique, l'enjeu de la reprise d'entreprises est majeur, souligne Alain Tourdjman : il est gage d'un tissu économique solide avec « un modèle d'entreprise établie qui emploie et forme ses salariés, qui innove et peut exporter».