Puces de l’IA et Taïwan : comment l’administration Trump joue au poker
Une salve de mesures a été lancée par Washington pour relocaliser l’industrie des ‘puces’ aux États-Unis, au détriment de la Chine et de Taïwan. Perturbés par ces coups géopolitiques, les fabricants concernés - Nvidia et AMD -, ne dramatisent pas la situation. Décryptage.
Ce 13 janvier 2026, les États-Unis ont annoncé assouplir le blocus sur les exportations de Nvidia vers la Chine qui a besoin d’acheter des millions d’exemplaires de ces coprocesseurs GPU (graphic processor units), destinés à accélérer les traitements IA (intelligence artificielle). Cela concerne des marques américaines qui fabriquent sur le sol chinois (cf. Foxconn à Shenzhen). Or, une grande partie de ces composants stratégiques sont fabriqués à Taïwan pour des marques américaines ‘fabless’ (dépourvues d’usines), comme Nvidia. Leur vente a été ré-autorisée, mais au cas par cas et sous réserve de vérifications des caractéristiques techniques et de sécurité (pas de haut de gamme) et à condition de ne pas léser les entreprises américaines : les volumes exportés ne devront pas excéder 50% de ceux vendus aux Etats-Unis; et toute application militaire est interdite.
Maintenir la Chine dans la dépendance ?
L'objectif de l’administration Trump serait de maintenir la Chine dépendante de la technologie américaine en lui fournissant des composants en retard d’une génération (les H200 et non les Brackwell B200 ou GB200 de Nvidia), tout en évitant que Pékin ne développe ses propres solutions.
Car ce n’est pas tout : l’administration Trump a signé le lendemain, 14 janvier, un décret imposant une surtaxe de 25% sur le prix des puces importées de Taïwan (dont la H200 de Nvidia ou la MI325X d'AMD), des puces destinées à la ré-exportation vers divers pays, dont la Chine. Ainsi, stricto sensu, ce n’est pas une taxe à l’exportation (ce serait inconstitutionnel), mais un mécanisme fiscal sur les ventes à l’international. Juridiquement, il s’agit d’un droit de douane à l’entrée sur le territoire américain. Les puces destinées au marché domestique (pour les centres de données, par exemple) en sont exemptées.
On l’a compris : cette stratégie tarifaire inédite, et quelque peu brutale, vise à capter des recettes fiscales sur les ventes de puces à l'étranger, sans perturber l'approvisionnement nécessaire au développement de l'IA aux États-Unis. L’objectif est d'alourdir les coûts de production des ordinateurs assemblés à l'étranger (comme les Mac d’Apple, « designed in California, made in China »), et donc inciter les constructeurs à relocaliser l'assemblage final aux États-Unis. « Si nos puces servent à construire des ordinateurs en Chine, le Trésor américain doit prendre sa part », a justifié Donald Trump.
La Chine réplique avec fermeté
Ces mesures, radicales, unilatérales, marquent un changement majeur de stratégie. Mais très risqué – ressemblant à un coup de poker ou exercice d’équilibriste... Car, le jour même, la Chine a répliqué avec fermeté : elle a tout simplement interdit l’entrée des puces H200 de Nvidia sur son territoire et fait savoir que le pays ambitionne d‘atteindre une autosuffisance croissante, notamment grâce aux processeurs Ascend de son champion national Huawei. Ainsi, se détournant de millions de puces américaines « taxées » et « bridées », Pékin a affiché sa détermination à protéger son écosystème national, tout en refusant d’alimenter le Trésor américain avec une taxe de 25 %.
Pacte cornélien avec Taïwan
Le lendemain, le 15 janvier, Donald Trump a signé un pacte avec l’île de Taiwan, convoitée par la Chine, et plus précisément avec le géant industriel TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), qui fabrique 80 à 90% des puces GPU de Nvidia dédiées à l’IA. Selon l’accord, les droits de douane vers les Etats-Unis, qui avaient été portés à 20% l’an passé, sont abaissés à 15% (comme pour le Japon et la Corée du Sud). En contrepartie, les industriels de Taïwan, autour du leader TSMC, se sont engagés à investir le montant colossal de 500 milliards de dollars aux Etats-Unis, dont 250 milliards dans la construction d’usines, notamment en Arizona. L’objectif est triple : sanctuariser l'approvisionnement américain tout en pénalisant la production délocalisée en Chine ; et faire contribuer la Chine à la réindustrialisation des Etats-Unis.
Un joli coup ? Peut-être. Certains économistes parlent d’un « cadeau empoisonné » fait à Nvidia (comment survivre sans Taïwan ?) et d’une entrée dans une nouvelle ère, celle de la « monétisation de la suprématie »(Les Échos). Le risque, ce sont des dégâts collatéraux - comme l’accumulation d’énormes stocks d’invendus pour Nvidia - au moment où certains géants américains du numérique diversifient leurs sources d’approvisionnement au profit de la start-up devenue une licorne, Cerebras ; ce que vient de faire Open AI (ChatGPT) avec un contrat de 10,5 milliards. Cette firme californienne, créée en 2015, a conçu une technologie d’inférence hyperdense sur ‘wafers’ (galettes ; ref. WSE-3) 15 à 20 fois plus rapide. Et fin 2025, Meta (Facebook) a retenu les puces de Google, dont certainement les Ironwood, pour l'entraînement et l'inférence IA.
L’impact sur Taïwan, jusque-là traité par Trump comme un allié, est problématique, et à double détente, le bras de fer n’étant pas vraiment amical. Car l’obligation d’aller investir aux Etats-Unis ces 500 milliards ressemble à une injonction de déménagement et à une atteinte directe à la souveraineté technologique de l’île. Ce qui pourrait alimenter la propagande anti-américaine de la Chine visant à faire basculer le régime taïwanais dans son giron… Malgré une promesse de protection militaire, beaucoup s’interrogent : l’objectif non avouable de Donald Trump serait-il de préparer un abandon de Taïwan pour se polariser sur le Groenland et l’Amérique du Sud ? Depuis son retour à la Maison Blanche, tout est possible. Dans les jours qui ont suivi ces mesures, l’action de Nvidia forte d’une progression fulgurante ces quatre dernières années (de 14 $ en 2022 à 187 $ fin 2025) n’a pas vraiment dévissé, pas plus que celle d’AMD. L’industrie des semi-conducteurs, devenue un pion géopolitique, semble condamnée à la résilience.