Dossier

Quinze minutes chrono pour recharger les batteries

Juste après la pause déjeuner, à l’heure où certains luttent pour ne pas s’endormir, d’autres - encore peu nombreux  ̶ ont la chance de disposer d’une salle de sieste, installée au sein de leur entreprise. Encore marginale en France, la pratique a pourtant fait ses preuves.

DR- Les Français seraient "en dette de sommeil" permanente

DR- Les Français seraient "en dette de sommeil" permanente

En médecine du travail, 20 à 40 % des salariés se plaignent de leur manque de sommeil avec pour principale conséquence, la somnolence et son corollaire de baisse de vigilance, selon une enquête INSV. Et pour cause, les experts médicaux sont unanimes : dormir seulement quatre ou cinq heures par nuit est totalement néfaste pour la santé. Pire, les Français seraient en « dette de sommeil » permanente ce qui nuirait tant à leur travail qu’à leur état de santé général. Si négliger son sommeil favorise l’apparition de nombreuses maladies dont les pathologies mentales et cardio-vasculaires, que dire des risques de somnolence qui peuvent survenir quand un collaborateur est au volant entre deux rendez-vous professionnels. Face à ce constat, la sieste au travail pourrait-elle devenir demain une norme ? Yannick Neuder, l’éphémère ministre de la santé n’était pas loin de le penser en déclarant au coeur de l’été dernier lors de la présentation de la feuille de route interministérielle en faveur d’un sommeil de qualité être « très favorable à la sieste de façon générale qu’elle soit dans le milieu professionnel ou à l’école », ajoutant qu’il « ne s’agit pas d’imposer des mesures qui seraient irréalisables dans certaines entreprises, mais je crois que dans le cadre de la RSE (responsabilité sociétale des entreprises), du bien-être au travail, beaucoup d’entreprises ont déjà réfléchi à ces questions-la et le proposent ». 

Faire évoluer les mentalités

Il est vrai qu’en France, la culture de la sieste au travail n’est pas ancrée dans les pratiques professionnelles. Bien au contraire. Elle reste encore sujette à de nombreux clichés liés à la paresse. En Asie, la vision est tout autre. En Chine, c’est d’ailleurs un droit constitutionnel depuis 1948. Au Japon, elle est vivement recommandée quand les bénéfices de la « Power Nap » (sieste énergisante) sont reconnus aux états-Unis. Malgré notre retard, certains font figure de pionniers que ce soient Orange, Airbus, Saint-Gobain ou Léa Nature. D’autres vont encore plus loin que la simple salle avec matelas dans la pénombre. Au siège de L’Oréal, par exemple, a été mis en place un « espace de revitalisation ». Les grands groupes ne sont pas les seuls à montrer la voie. Certaines start-up ou PME ont compris l’intérêt de cette initiative. « C’est une bonne idée sur le papier car nous sommes garants de la sécurité de nos collaborateurs. Reste à le mettre en place, et savoir comment l’organiser », confie Thierry Iung, le président du Medef Meuse. Actuellement, aucun texte législatif ne régit la pratique de la sieste sur son lieu de travail. Face à cette carence, les juges sont amenés à se pencher sur cette question seulement en cas de litige et donc d’absence d’accord entre la direction et les salariés concernés. Avant de se lancer, une réflexion doit donc s’engager pour justement affiner les usages de ce futur lieu dédié : la sieste a-t-elle lieu pendant la pause méridienne ou peut-elle être prise sur le temps de travail ? Quelle procédure pour entrer dans cet espace sans réveiller le collègue assoupi ?

De quoi parle-t-on ?

La micro-sieste a le principal avantage de ne pas durer, de ne mobiliser que le sommeil léger et ainsi de favoriser un réveil plus facile. Il n’est pas question de fermer les yeux pendant une heure ou deux. La règlementation est donc nécessaire pour éviter les abus et autres écueils. L’explication doit permettre aussi aux plus réfractaires de ne pas juger ceux qui ont besoin de ce moment pour se requinquer. Car contrairement aux idées reçues, la sieste sur une courte durée peut diminuer significativement le risque d’accident du travail avec une réduction immédiate des sentiments de stress et de fatigue. Après un repas riche, une nuit difficile, qui n’a jamais vécu cet instant de lutte face à ses propres yeux qui se ferment inexorablement ? à long terme, une pratique régulière éloigne le risque d’épuisement professionnel. Plusieurs études le démontrent, notamment celle conduite sur les pilotes de la Nasa révélant que 20 minutes de pause améliorent les performances de 34% et la vigilance de 54%. L’autre conséquence est le renforcement de la productivité. « Grâce à ce lâcher-prise, le cerveau va pouvoir trouver de nouvelles configurations, modes de pensée et des moments Eureka », explique le docteur Armelle Rancillac, neurobiologiste à l’Inserm.

Penser son aménagement

Des performances renforcées, mais à condition de bien organiser cet espace. Il est donc nécessaire d’aménager une salle dédiée, loin des nuisances sonores et autres lieux de passage…et de ne pas y mêler différentes fonctions. La salle de repos ou de déjeuner ne peut faire office de lieu de sieste afin que la tranquillité de tous les salariés soit assurée. Une réflexion doit être engagée en amont autour de l’ergonomie, l’atmosphère ou l’intégration, sans négliger l’isolation phonique. Fauteuils inclinables ou ergonomiques, cocons de sieste, poufs et autres canapés, le mobilier doit être adapté à ce moment de détente. Les couleurs douces beige et pastel devront être privilégiées et une touche de musique douce ou le choix de bruits blancs favoriseront la détente. Sans oublier la machine à café à proximité, sachant que la caféine met entre dix et quinze minutes à agir. Les espaces bien aménagés doivent ainsi faciliter l’endormissement rapide et la récupération. Des éléments qui ne nécessitent toutefois pas un investissement conséquent qui sera rapidement compensé et rentabilisé par le gain de productivité. Si des verrous culturels restent à lever, l’engagement des chefs d’entreprise reste la condition sine qua non pour changer les mentalités et permettre aux collaborateurs de bénéficier de cette bulle de calme, cette soupape parfois indispensable pour recharger leurs batteries. Les entreprises qui s’équipent d’un tel espace synonyme de concentration retrouvée et de qualité de vie au travail peuvent ainsi se démarquer pour séduire de nouveaux collaborateurs à l’heure où il est tellement difficile de recruter. La micro-sieste comme outil mis au service de la productivité et de l’attractivité ? Il fallait y songer !

Les Français seraient en « dette de sommeil » permanente