43% des terres agricoles françaises vouées à l'export : est-ce réellement une bonne idée ? Le 25 février, à Paris, lors du salon de l'agriculture, une table ronde était consacrée à « Quelles innovations et alliances pour agir depuis les territoires face aux verrous de la transition agricole et alimentaire » ? L'organisateur, l'association Terres de Liens, milite pour une agriculture écologique et de proximité en achetant des terres afin d'y permettre le déploiement de projets qui vont en ce sens. En France, 70% des fermes fonctionnent aux antipodes de ce modèle, en « filière longue » (Agreste, recensement agricole 2020). Néanmoins « les acteurs locaux ont un pouvoir décisionnaire et opérationnel pour changer le système agricole marqué par la présence de l'agro-industrie », estime Hélène Béchet, responsable des activités collectivités territoriales chez Terre de Liens. Les collectivités peuvent intervenir sur cette thématique agricole par différents biais : restauration collective, lutte contre le gaspillage alimentaire, écologie...
De fait, sur le territoire, « on observe des dynamiques dès le début des années 2000 », note Salma Loudiyi, chercheuse en géographie à VetAgro Sup. Et depuis 2014, un outil consacre et formalise cette démarche : le PAT, projet alimentaire territorial, destiné à consolider les filières territorialisées et développer la consommation de produits issus de circuits courts, en particulier relevant de la production biologique, le tout dans une démarche citoyenne. Aujourd'hui, 450 d'entre eux ont été mis en place, mais les réalités sont très diverses. Selon les analyses de Terres de Liens, 73% d'entre eux se focalisent sur le critère « local », 17% seulement sur l'agriculture biologique. Quant à la participation citoyenne, elle demeure symbolique. Salma Loudiyi pointe deux « verrous » principaux qui limitent l'action des collectivités locales. Tout d'abord, « les approches systématiques sont assez coûteuses et les moyens sont faibles ».
Deuxième verrou : la forte réticence des écosystèmes agricoles locaux en place à ce type de projets avec l'omniprésence de la Fnsea, Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles - majoritaire jusqu'en mars 2025- selon Terre de Liens. La Cour des comptes a ainsi estimé que « les syndicats minoritaires ne sont que très rarement représentés au sein des bureaux des chambres au détriment du pluralisme, de la transparence du fonctionnement de ces organes de gouvernance des chambre », dans son rapport sur « Le réseau des chambres d'agricultures depuis leur régionalisation » de 2025. Résultat, selon Terre de Liens, même lorsqu'un PAT est mis en place, son contenu est dévoyé. Exemple cité dans le rapport de l'association, la plate forme Approv'Halles mise en place en 2024 à Provins (Seine-et-Marne). Elle approvisionne les cantines du département en produits laitiers, fruits, volailles du département, avec une transformation en frites congelées et nuggets de poulet. « On passe de l'élevage industriel à une alimentation locale, sans aucune remise en cause du mode de production de volailles », note Terre de Liens.
PAT sud 54 : « seulement 150 hectares en production légumière »
Autre « verrou » (débloqué) : les « 40 000 dossiers » qui s'accumulent sur le bureau d'un maire, témoigne Benjamin Malgras, chargé de mission transitions énergétique et alimentaire à la multipole Nancy Sud Lorraine (qui réunit 13 intercommunalités et 434 communes). Le PAT sud 54 s'est fixé, parmi ses objectifs, l'installation d'agriculteurs sur le territoire. Avec des partenaires, la multipole a donc mis sur pied un observatoire public qui a recensé
12 000 hectares de foncier agricole public. « Nous nous sommes demandés comment le valoriser car seulement 150 hectares étaient en production légumière », explique Benjamin Malgras. Lui a donc travaillé avec les Safer, Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural, chambres d'agriculture et Terre de Liens pour accompagner les communes propriétaires de ces terres, mais dépourvues des moyens nécessaires pour les valoriser. « Aujourd'hui, nous avons déjà une dizaine d'installations. Parmi elles, des agriculteurs déjà présents qui avaient besoin de quelques hectares de plus, une entreprise d'insertion par le maraîchage... Cela dépend du souhait du maire », explique Benjamin Malgras. Un véritable travail de dentelle. « Le travail avec les Safer nous permet des échanges fonciers afin de réaliser des îlots plus importants. En effet, il arrive que les communes possèdent des parcelles très éclatées. Pour faire du maraîchage, il faut au moins un hectare d'un seul tenant », relate-t-il. L'exemple lorrain l'illustre, les échelons territoriaux s’avèrent complémentaires dans la mise en œuvre de ces projets.