Logiciels, semi-conducteurs, matières premières critiques, services de cloud, plateformes d’IA, services d’accès à l’information (réseaux sociaux, moteurs de recherche) … La dépendance de la France et de l’Europe aux technologies et aux infrastructures numériques américaines et aux composants électroniques et matières premières asiatiques est très large. Et d’autant plus préoccupante dans un contexte de durcissement des tensions géopolitiques.
Une source de grandes vulnérabilités
« La situation est grave parce que cela induit une domination économique », qui « impose des standards technologiques et idéologiques », a expliqué Henri Verdier, ancien ambassadeur français pour les Affaires numériques et directeur général de la fondation de l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria), le 10 mars, devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique.
Cette situation de dépendance nous rend « très vulnérables à l’espionnage » de la part des États-Unis et de la Chine, « très vulnérables à des opérations de manipulation de l’information » et « à des mesures de rétorsion et de représailles », en cas de conflits.
Rééquilibrer les rapports de force
Est-il trop tard pour reconquérir une souveraineté numérique en France et en Europe ? « Non, il n’est pas trop tard », a-t-il répondu. « Je ne crois pas que c’est perdu. Et la bonne nouvelle dans l’histoire du numérique c’est que les géants d’aujourd’hui sont jetés à bas cinq ans plus tard par d’autres géants. Alors préparons les batailles suivantes. » L’objectif à atteindre n’est pas « l’autarcie absolue ou une filière franco-française ». Il s’agit de construire « une position d’autonomie stratégique pour rééquilibrer les rapports de force et pouvoir parler d’égal à égal ». Et « je pense que l’Europe est la maille critique pour construire cette forme de souveraineté ».
« Un autre monde numérique est possible »
Selon lui, le cœur du problème en Europe est « d’abord culturel ». Dirigeants « qui considèrent que le numérique est une fonction support, alors que c’est une fonction éminemment stratégique, qui doit avoir sa place au Comex », directeurs des systèmes d’information « qui ne sont que des acheteurs de solutions et ne savent pas coder » … Il conviendrait de faire un travail de sensibilisation au fait « qu’un autre monde numérique est possible, qu’il existe des tas d’alternatives », que « cela demande juste de travailler autrement, de staffer les équipes autrement, de s’allier avec certains écosystèmes ».
Cloud, IA et recherche publique
À la demande des députés, Henri Verdier a présenté les différents axes de la stratégie qu’il préconise pour développer la souveraineté numérique française et européenne et réduire les vulnérabilités. « On a un cloud français de très grande qualité et il faut en profiter. » En matière d’IA, « on parle beaucoup des LLM, mais je pense qu’il y a un boulevard pour l’Europe à faire de l’IA industrielle (…), avec des business models beaucoup plus variés que le placement publicitaire ». Et il faut aussi soutenir la recherche publique, à qui « l’on doit beaucoup » et « qui connaît des problèmes de financement ».
Infrastructures publiques numériques, communs et logiciels libres
Autre priorité : le développement d’infrastructures publiques numériques, en s’inspirant notamment de ce qui se fait en Inde, où l’État développe des outils d’intérêt général, tout en laissant les entreprises privées proposer leurs propres outils. Ainsi, le secteur privé « ne contrôle pas les données, ne contrôle pas l’infrastructure et ne peut pas débrancher les autres ». En parallèle, il plaide pour « une politique affirmée de soutien aux grands communs, aux grands logiciels libres, aux standards ouverts et aux formats adaptables », qui sont autant de « facteurs » de souveraineté. « Cela ne nous donne pas le contrôle de la situation, mais cela empêche que quiconque le prenne. Et cela peut être une stratégie très européenne parce que l’on sait faire ça. »
« Augmenter notre degré de liberté dans chaque décision du quotidien »
« On doit beaucoup de liberté à l’existence de Linux, au fait qu’Internet est encore un standard ouvert, et à l’existence de grands communs de données, comme OpenStreetMap ou Wikipédia – à qui on ne donne rien, on leur dit merci beaucoup, mais on ne les aide pas. Et parfois, on perd la bataille, comme pour Mozilla qui s’est fait cannibaliser par Google », a-t-il rappelé. Avant de conclure : en matière numérique, « on doit augmenter notre degré de liberté dans chaque décision du quotidien. (…) Si on entre dans cette culture-là, les premiers gains peuvent être très rapides. »