Portrait
Textile

Bergère de France : entre tradition et modernité

Dix-huit mois après sa renaissance à Bar-le-Duc, sous la forme d’une société coopérative (Scop), Bergère de France poursuit sa mue avec la ferme intention de dépoussiérer son image. Après avoir engagé un recentrage de sa gamme, la dernière filature intégrée de France défend plus que jamais le made in France avec une volonté affichée et assumée de fabriquer du fil industriel pour la filière vestimentaire afin de diversifier son activité et d'optimiser son outil de production.

Comment conjuguer héritage industriel, durabilité et innovations ? C’est tout l’enjeu de la dernière filature intégrée de France qui est parvenue à traverser huit décennies de mutations textiles, non sans rebondissements entre les succès des années 1990, où 800 salariés produisaient alors 1 500 tonnes de laine par an, jusqu’aux épreuves nombreuses : dix années interminables de procédures collectives et la cessation de paiement prononcée en avril 2024. Cette lente descente en enfer qui prend sa source dans la modernisation des modes de vie, l’essor du travail féminin ou encore la banalisation du prêt-à-porter aurait pu précipiter la chute de cette entreprise devenue une marque reconnue, entrée dans les foyers et le cœur des Français. C’était sans compter sur l’attachement et l’engagement des salariés qui ont refusé de voir disparaître leur savoir-faire. C’est pour cette raison que cinquante-six d’entre eux ont choisi de s’impliquer et de s’unir collectivement en reprenant leur usine sous la forme d’une société coopérative. C’était il y a dix-huit mois. Depuis, les équipes se sont lancées dans une course de fond en multipliant les chantiers autour d’un recentrage de la gamme. Des décisions qui marquent avant tout une rupture avec le passé et un regard profondément tourné vers l’avenir. Au moment de redémarrer l’activité, les premiers arbitrages ont été pris, avec gravité, autour de la rationalisation de l’offre du nuancier qui a pu compter jusqu’à plus de 500 références. Les best-sellers et des nouveautés sont depuis privilégiées.

Des décisions fortes

Dès 2025, la direction a dû jouer la carte de la pédagogie auprès de ses clientes fidèles et historiques attachées à la gratuité de son nuancier ̶ véritable outil marketing s’appuyant sur un échantillonnage de fils et de couleurs ̶ devenu payant mais doté des explications essentielles pour réaliser les modèles. Plus que jamais un équilibre entre réalités économiques, responsabilité environnementale et expérience sensorielle (où le toucher fait la différence) est indispensable à l’achat du fil, mais également à la survie de l’entreprise. L’opération de communication devrait s’intensifier dans les prochains mois, au moment où le nuancier 2026 sera dévoilé, juste après les soldes estivales. «Nous avons développé toute une offre de one-shots en 2025 qui sera renouvelée mais désormais intégrée au nuancier car nos clients nous ont rappelés l’enjeu non pas de voir mais de toucher les fils, avant de les commander», prévient Valentine Fanjeaux, la présidente directrice générale de la Scop, consciente de l’importance d’expliquer les changements qui impactent «le paquebot Bergère de France» qui se doit d’être plus sobre et pilotable pour dégager des marges de manœuvre. Cette année, l’engagement RSE tourné vers la limitation des déchets va s’intensifier avec la fin programmée des relances papier. Autant de décisions et d’explications toutes tournées vers la voie de la modernisation qui ne se décrète pas, mais se construit à petits pas.

 Rajeunir son image

Si le Covid a redonné une nouvelle jeunesse au tricot longtemps relégué à une activité du troisième âge, de nouvelles tendances se dessinent portées par de jeunes consommateurs combattant la fast-fashion qui privilégient le fait main quand une nouvelle génération de professionnels travaillant en merceries arrive sur le marché. Pour justement suivre ce mouvement, un site dédié aux clients professionnels sera mis en ligne avant la fin du mois de juin avec une possibilité pour les mercières de voir les stocks, les bains et ainsi de passer leurs commandes en toute autonomie. «Nous avons encore un travail de fond à engager autour de l’image de marque de Bergère de France que nous devons dépoussiérer», estime la direction, ajoutant que «la modernité et la tendance sont dans le nuancier», encore faut-il faire venir des consommateurs plus nombreux et plus jeunes dans l’univers du tricot. Pour y parvenir, les équipes travaillent actuellement sur un projet intégrant l’IA à la création avec l’ambition de proposer aux clients une nouvelle expérience, en toute autonomie, sans papier. Le cahier des charges est en cours d’élaboration pour ce projet qui pourrait aboutir à la rentrée 2026. Les yeux tournés vers l’avenir, Bergère de France veut «être dans l’air du temps», moderniser l’expérience sans diluer son ADN. Un défi qu’il leur faudra relever à l’heure de célébrer leurs 80 ans. Pour cette année particulière, une grande fête privée a réuni le 25 avril dernier, les salariés associés, les clients professionnels mais aussi les élus et les acteurs économiques qui ont tous, à leur échelle, soutenu la jeune coopérative. Le prochain rendez-vous festif est d’ores et déjà annoncé pour les 3 et 4 juillet prochains autour d’une braderie XXL où le grand public est attendu en nombre. Si la marque bénéficie d’une reconnaissance nationale, l’ancrage territorial n’est pas négligé avec des portes ouvertes organisées une à deux fois par mois avec ce souhait de faire connaître l’outil aux Meusiens et rappeler aux jeunes que des opportunités peuvent se saisir aussi dans ce site industriel historique.

Cap sur le fil industriel

Après des années à vivre en vase clos, l’entreprise a musclé sa communication avec une participation, pour la première fois de sa longue histoire, au salon du Made in France avant de représenter la Meuse à la grande exposition du Fabriqué en France à l’Élysée. Une forte médiatisation qui porte ses fruits avec une multiplication des comptes clients depuis le début de l’année. En 2026, une même stratégie sera conduite avec une volonté de ne pas seulement profiter de ces vitrines nationales, mais d’aller au contact de potentiels partenaires. Car le projet à plus long terme est de séduire des professionnels, pour fabriquer du fil industriel. Des premiers contacts ont d’ores et déjà été pris lors de rencontres informelles, au salon du made in France. «Nous avons besoin de remplir un peu plus le tonnage et ainsi d’optimiser l’outil de production. Plusieurs tests ont d’ores et déjà été faits avec par exemple la filière lorraine Mos-Laine. Le problème est que notre procédé peigné exige des fibres longues, excluant la majorité des laines de mouton françaises plus courtes. Un travail d’adaptation est à l’étude. Nous devons investir pour espérer des retours», confie Valentine Fanjeaux. À tout juste quatre-vingts ans, Bergère de France se relance avec la même envie et la même fougue que les plus jeunes pépites, bien décidée à écrire un nouveau chapitre de son histoire qui ne reniera ni son savoir-faire, ni la qualité de ses produits. Si Shein se targue de sortir une nouvelle collection tous les trois jours, la marque meusienne rappelle qu’u n fil standard nécessite huità douze semaines de travail quand son service création est mobilisé près de dix-huit mois pour sortir une nouvelle collection innovante… sans compter les heures de tricot pour ceux et celles qui fabriquent et portent ensuite leurs pièces plusieurs années. Ne pas choisir entre tradition et modernité, c’est justement le créneau de la Scop meusienne, fidèle à son savoir-faire et son engagement de représenter avec fierté le made in France.

Un travail de fond est à engager autour de l’image de marque de Bergère de France que nous devons dépoussiérer

Des économies énergétiques

Avec un outil de production surdimensionné autour de 38 000 m² de bâtiments alors que 20 000 seraient suffisants, la facture énergétique au gaz affichait une note salée de 1,6 million d’euros en 2024. Un chiffre revu à la baisse en 2025 autour de 900 000 euros après une renégociation du contrat et une réorganisation interne sachant que la fabrication demande un environnement stable à 23 degrés et un taux d’humidité de 70%. Un audit énergétique est actuellement mené. Plusieurs options sont sur la table : fermetures hivernales partielles de la production, semaine de quatre jours ou encore un nouveau système de chauffage. La décision devrait être prise avant la fin de l’année.