C'est un "sas" unique en France dont l'emplacement est tenu secret : depuis cinq ans, un lieu sécurisé accueille des jeunes victimes de traite d'êtres humains pour leur permettre de se libérer de l'emprise de leurs exploitants et pouvoir, à terme, se reconstruire.
"La règle c'est pas de téléphone portable, l'objectif est que ces jeunes ne puissent pas être récupérés par les réseaux et puissent prendre conscience de ce qu'ils ont vécu", résume auprès de l'AFP Olivier Peyroux, président de l'association Koutcha.
Il y a cinq ans, ce sociologue spécialiste du phénomène de la traite des êtres humains - au coeur d'un colloque organisé mardi à Paris - co-fonde la maison Aska, sur le modèle du centre belge Esperanto créé en 2002.
La structure détonne avant tout par sa taille : le nombre de places est limité à six jeunes âgés de 13 à 18 ans, accueillis pour une durée de six mois, renouvelable si besoin, et envoyés par la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) ou l'aide sociale à l'enfance (Ase).
Parmi les victimes, des jeunes en lien avec le trafic de stupéfiants - menacés d'enlèvement ou de mort s'ils ne remboursent pas leur dettes - des jeunes filles exploitées sexuellement ou encore de jeunes pickpockets. Tous ont en commun une vie morcelée et piétinée, parfois depuis des années.
"On est partis d'un constat : sur le terrain, on avait une bonne accroche mais on n'arrivait pas à passer la deuxième marche; avec des foyers existants qui ne sont pas adaptés, les jeunes étaient facilement récupérés" par les différents réseaux, explique Olivier Peyroux.
"Donc là à leur arrivée, ils laissent leur téléphone portable et on mixe au maximum les profils des jeunes", qui ont en moyenne entre 14 et 15 ans, ajoute-t-il.
Après des mois voire des années d'exploitation, de désocialisation et de déscolarisation, les jeunes accueillis retrouvent un cadre - ils bénéficient notamment d'un bilan santé, d'une chambre personnelle et d'un accompagnement psy - et un rythme scolaire avec des cours chaque matin.
Equithérapie
"C'est difficile au début, ce sont des jeunes qui ont été en errance pendant plusieurs semaines ou mois, le rythme de vie classique jour-nuit est à reconstituer", souligne auprès de l'AFP la directrice de Koutcha qui a requis l'anonymat afin d'éviter toute possibilité d’identification ou de localisation indirecte du centre. "Ca peut être aussi compliqué au niveau de l'attention mais on adapte leur planning".
L'après-midi, les jeunes de ce centre expérimental, qui a reçu la mention spéciale du "prix des droits de l'Homme de la République française" en 2025, alternent entre équithérapie, art-thérapie ou encore escalade. Le reste du temps, ils "lisent, vont au cinéma voir des films qui peuvent être porteurs pour eux et amorcer une réflexion sur leur parcours", explique la directrice.
Pour Olivier Peyroux, la première des difficultés est de "leur faire comprendre qu'ils ont été victimes de traite et d'exploitation; quand ils arrivent, ils sont très souvent dans le déni".
Or "ce sont avant tout des victimes, ils ont été influencés et façonnés par des mécanismes sociaux, des vulnérabilités préexistantes et des parcours marqués par des violences ou des maltraitances durant l’enfance", complète la directrice. C'est "dans ces failles affectives et psychologiques que les phénomènes d’emprise et de manipulation peuvent s’installer progressivement."
Et après les six mois de "parenthèse"? "Peu sont retombés sous le joug d'un réseau et ceux qui ont renoué avec leurs anciens exploitants sont rapidement repartis", ajoute le sociologue. La plupart sont suivis par le réseau Koutcha pour "sécuriser" la suite de leurs parcours.
Selon les estimations officielles, plus de deux tiers des personnes concernées par l’exploitation criminelle (proxénétisme, trafic de stupéfiants, vol à la tire, cambriolage, arnaques à la charité, documents frauduleux...) en France auraient moins de 18 ans.