Si vous êtes aujourd'hui président du TCLM, vous êtes avant tout un entrepreneur...
En effet, j'ai commencé ma carrière
professionnelle dans l'entreprise familiale, Méo, en 1975. J'en ai
pris la présidence en 1983 et depuis 2012, je suis co-dirigeant du
torréfacteur Méo Fichaux, avec mon associé Dominique Ruyant,
dirigeant de Fichaux, une entreprise créée en 1900 ! Aujourd'hui,
c'est mon fils Edgar qui va prendre la succession.
Quelles sont vos plus belles réussites professionnelles ?
Etre entrepreneur est un long parcours
! Ce dont on peut être fiers, c'est d'avoir fait franchir un cap à
l'entreprise, grâce à tous les collaborateurs. Nous sommes passés
d'une PME à une ETI : le groupe Méo Fichaux réalise aujourd'hui un
chiffre d'affaires supérieur à 250 M€, pour environ 280 salariés.
Nous torréfions 40 000 tonnes de café par an et la marque Méo est
devenue la sixième marque sur le marché national, la première
marque en bio et en grain. C'est une vraie fierté. Evidemment, cela
s'est construit progressivement, avec des réussites et des écueils
!
Parallèlement à cette activité
professionnelle, je suis entré au tribunal en 1995 ; à l'époque,
il ne couvrait que la juridiction de Lille. A vrai dire, mon arrivée
a été un concours de circonstance : un ami avocat m'en a parlé,
j'ai rencontré le président – Jean Minot – qui m'a convaincu de
tenter cette expérience alors que je n'avais pas de formation
particulière !
Et vous avez d'ailleurs œuvré à la fusion du Tribunal de Roubaix-Tourcoing avec celui de Lille, pour devenir aujourd'hui le Tribunal de Commerce de Lille Métropole.
Je me suis d'abord formé car en tant
qu'ingénieur, je n'avais pas de notion en droit. Petit à petit,
j'ai acquis un peu plus d'expérience pour devenir le président du
Tribunal de Commerce de Lille de 2008 à 2012. Et j'ai ensuite
organisé la fusion avec le Tribunal de Commerce de
Roubaix-Tourcoing, avec le soutien de Bruno Bonduelle, alors
président de la Chambre de Commerce de Lille.
Quel était l'objectif de cette fusion ?
La Chancellerie avait dans l'esprit de
rapprocher les juridictions et de les densifier. Pour la métropole
lilloise, Bruno Bonduelle considérait qu'avoir deux Tribunaux dans
une distance assez proche et dans un environnement économique
imbriqué, n'était pas forcément judicieux. D'où la création, en
2012, d'un plus grand Tribunal. C'est ensuite Eric Feldmann, qui a
pris la présidence de Lille Métropole, fonction qu'il a gardée
durant 12 ans et je lui succède aujourd'hui ! Je serai président de
ce Tribunal jusqu'en 2028 et ce sera d'ailleurs mon dernier mandat
puisque je serais moi-même frappé par la limite d'âge (rires) !

Dans quelles grandes lignes s'inscrit votre mandat ?
Eric Feldmann a été mon vice-président à Lille, avant que je ne cesse mes fonctions. Nous avons la même vision de notre juridiction. Je vais m'inscrire dans la lignée de son travail, qui correspond à ce que j'avais mis en place dès 2008 ; à savoir la prévention mais aussi l'amélioration du service au justiciable et la mise en place de mesures pour faciliter le parcours du juge. Cela passe notamment par des formations, pour lui permettre d'être plus efficace dans ses fonctions.
Ces approches se font au niveau
national, avec la Conférence Générale des juges consulaires de
France ainsi qu'avec le Conseil National des Greffes. Nous mettons
par exemple en place la signature électronique pour les juges qui
est déjà effective et qui sera étendue aux mandats des juges
commissaires de manière à pouvoir apporter encore plus de célérité
dans la délivrance des ordonnances et des jugements, tout en rendant
le parcours plus facile pour les juges, qui, je le rappelle, sont
bénévoles.
Combien de juges compte le TCLM ?
61 juges sur un effectif possible de
65, dont une petite dizaine de femmes. Elles sont encore
malheureusement trop peu nombreuses et nous cherchons à les recruter
! Pour être juge consulaire, il faut avoir exercé des fonctions de
chef d'entreprise ou de cadre dirigeant depuis plus de cinq ans et
être inscrit sur les listes électorales. Et je précise d'ailleurs
que le candidat ne doit en aucun cas être diplômé en droit !
Comment pourriez-vous définir le rôle d'un juge consulaire ?
Nous sommes au service des entreprises.
Nous avons deux rôles : le contentieux général et les procédures
collectives. Sur le premier, nous avons une attitude de règlement
amiable des difficultés via la conciliation pour préserver des
relations commerciales. L'autre grand volet, mais beaucoup plus
sensible pour l'ensemble de la collectivité, ce sont les procédures
collectives. On ne peut pas laisser une entreprise ou des salariés
en déshérence dans le tissu économique. Nous avons un rôle dans
la justice économique.
Les outils mis en place par le
législateur – le redressement judiciaire, la sauvegarde, le mandat
ad hoc, la conciliation – servent à aider les entreprises à
passer des caps. En redressement judiciaire, le but est d'essayer
d'aider l'entreprise à sortir de l'ornière et de lui donner la
possibilité d'éponger ses dettes via un plan de
redressement... Malheureusement si cela n'est pas possible, notre
rôle est, a minima, de préserver l'outil de travail et les emplois.
Le taux d'échec reste important lors des redressements, c'est pour
cela que nous misons beaucoup sur la prévention.
Justement, la prévention était le cheval de bataille de votre prédécesseur Eric Feldmann, il en est de même pour vous ?
On ne peut que le rappeler : il faut
venir en parler en amont, dans des entretiens qui sont strictement
confidentiels. Le chef d'entreprise qui commence à avoir des
difficultés a souvent tendance à se renfermer. Il n'en parle pas à
son banquier, ni à son expert-comptable, ni à sa famille... Cela
crée de l'isolement et parfois, il ne connaît pas les bonnes
mesures et il tarde. Le but c'est de venir de manière anticipative !
Petit à petit, cela entre dans l'esprit des chefs d'entreprise mais
nous souffrons de notre appellation, tribunal. Bien sûr, nous
rendons des jugements mais le rôle d'un Tribunal de Commerce est
d'aider les entrepreneurs en difficulté. Nous avons plutôt un rôle
de médecin !
Quel bilan tirez-vous de l'activité économique des six premiers mois de 2025, dans un contexte plutôt morose ?
Le nombre de procédures collectives
croît entre 6 et 8% : c'est toujours trop mais cela reste modéré
et loin des annonces à deux chiffres annoncées au niveau national.
De l'autre côté, les créations d'entreprises augmentent également.
Sur Lille Métropole, la culture de la prévention est assez élevée,
avec un tissu d'entreprises dynamique, assez exemplaire par rapport à
d'autres régions. Nous avons donc réussi à modérer les
difficultés des entreprises.
Pourtant, certains secteurs sont à la peine : la restauration, le BTP...
En effet, c'est également le cas pour l'hôtellerie, la promotion immobilière, ainsi que le retail. Fort heureusement nous n'avons plus à ce jour de grands noms d'entreprises qui ont dû ouvrir des procédures collectives. Comme je le dis souvent, si nous n'avons aucun client au tribunal, c'est parfait (rires) !
Conseils à un.e futur.e entrepreneur.e
Etre entrepreneur c'est passionnant, je ne saurais que conseiller de le faire ! En revanche, c'est difficile, prenant, contraignant et risqué. On y met son argent, son énergie et même quand on a des capacités, il faut toujours garder à l'esprit qu'en plus de son savoir faire, il est indispensable de savoir diriger et gérer une entreprise. Par contre, il est vrai que l'environnement économique et administratif est de plus en plus contraignant. Beaucoup nous disent qu'ils passent un tiers de leur temps à répondre à des contraintes administratives, comptables et fiscales.
Aujourd'hui, les entrepreneurs ont une chance : dans tous les services aux entreprises, il y a des tas de solutions pour avoir des conseils, et qui ne sont pas forcément payants. Il ne faut pas rester seul. Entreprendre est forcément une route chaotique mais c'est ça qui est grisant !