« Il ne faut pas rater cette révolution de l’IA et je pense que l’Europe, et la France en particulier, peut aider à promouvoir une IA plus éthique et plus environnementale », a déclaré Philippe Aghion, professeur au Collège de France et prix Nobel d’économie 2025, lors de son audition par la mission d’information sur l’empreinte environnementale de l’intelligence artificielle, le 20 mai dernier, au Sénat.
Doper la croissance tout en réduisant l’empreinte environnementale de l’IA
Dans un contexte de déclin technologique de l’Europe par rapport aux États-Unis, « je pense que l’IA est un moteur de croissance potentiel », grâce à l’automatisation des tâches « dans la production des biens et services et dans la production d’idées », a expliqué l’économiste, coprésident de la commission de l’intelligence artificielle installée par le président de la République, Emmanuel Macron, et qui a rendu, en mars 2024, un rapport intitulé « IA : notre ambition pour la France ».
Quid de l’empreinte environnementale de cette technologie, très consommatrice d’énergie et de ressources, si ses usages continuent de se développer massivement ? « L’IA consomme de l’énergie et des ressources, mais je pense que l’IA peut aider à réduire la consommation d’énergie et à optimiser l’utilisation des ressources rares », a-t-il répondu. « Je pense qu’il y a des effets compensatoires » entre augmentation des besoins et gains d’efficacité, et que « l’IA va aider les entreprises à faire leur transition énergétique ».
L’État doit prendre des mesures pour amortir le choc sur l’emploi
Le développement de cette technologie va également avoir un impact sur l’emploi. « L’IA va détruire des emplois, mais aussi en créer », a poursuivi l’économiste, et les pouvoirs publics doivent prévoir des dispositions « pour amortir le choc ». Sur ce terrain, il croit beaucoup dans « le système de flexisécurité danois » qui assure une garantie de revenus et une formation aux personnes qui perdent leur emploi, afin de « rebondir sur un nouvel emploi » : c’est un système qui « fonctionne très bien ».
« Il faut aussi encourager les entreprises qui aident leurs employés à être polyvalents, et qui mettent en valeur les soft skills : l’autonomie, la capacité de leadership, la capacité d’interagir avec les autres… ». Et de souligner que « l’apprentissage est très important pour maximiser le potentiel de création d’emplois de l’IA, avec des passerelles entre les métiers ».
Enfin, « je pense que ceux qui disent qu’il faut moins d’État sont à côté de la plaque, car il y a des endroits où il faudra moins d’État et d’autres où il en faudra davantage. (…) Si vous faites de la croissance qui laisse des gens sur le bord de la route, cela fait du populisme, parce que les gens se sentent abandonnés et méprisés. (…) Il faut faire très attention à ce que tout le monde soit embarqué. »
Une éducation performante et moins inégalitaire pour révéler tous les talents
Le développement des solutions d’IA repose sur l’innovation, elle-même très liée à l’éducation. Or, en France, « l’école a été un ascenseur social, mais elle l’est beaucoup moins qu’avant », et ce gâchis des talents « est un vrai problème », a-t-il expliqué, en citant l’économiste Xavier Jaravel qui parle des « Marie Curie et des Einstein perdus » : « des enfants très intelligents, issus de milieux très modestes, dont les parents n’ont pas les moyens de les aider à devenir des innovateurs ».
Il appelle à une réforme de notre système éducatif, en s’inspirant notamment du système instauré dans les années 1970 en Finlande. « Ils ont peu d’élèves par classe, des professeurs très formés, bien payés et respectés, l’accent est mis sur les savoirs de base et les devoirs sont faits à l’école, et tout cela fait une école performante et moins inégalitaire (…). Et il y a beaucoup plus d’enfants issus de milieux modestes qui ont pu devenir entrepreneurs et innovateurs. »
IA éthique : « nous pouvons être pionniers parce que nous portons ces valeurs »
Autre point essentiel, selon lui : en Europe, « il faut être innovant tout en poussant une IA compatible avec nos valeurs : la démocratie, notre modèle social et environnemental ». Il faut développer une IA « plus éthique », avec une réglementation « intelligente qui promeuve nos valeurs », pour contrer « les utilisations perverses » de l’IA. « Je pense qu’il va y avoir une demande mondiale pour de l’IA éthique. Beaucoup de gens vont vouloir se protéger contre les utilisations perverses de l’IA, partout dans le monde. » Et « nous pouvons être pionniers parce que nous portons ces valeurs », alors que « les États-Unis ne sont plus un pays démocratique, que l’on aspire à un modèle social bien supérieur au modèle américain et que l’on a un souci environnemental qu’eux n’ont pas ». Et de conclure : « il ne faut pas renoncer à ces valeurs, sinon on a perdu la partie ».