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L'Europe peut-elle sortir gagnante de l'affrontement technologique international ?

Les rapports de force technologiques ont bouleversé les règles du commerce international, aujourd'hui dominé par les États-Unis et la Chine. Mais tout n'est pas perdu pour l'Europe. Elle dispose d'atouts pour se battre, d'après Philippe Aghion, Prix Nobel d'économie.

   

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Les théories de l’économiste David Ricardo seraient-elles devenues obsolètes ? Les « rapports de force technologiques » ont radicalement modifié le commerce international, a montré une conférence tenue dans le cadre du Printemps de l’Économie, le 18 mars, à Paris. « La hiérarchisation ne se joue plus sur une spécialisation, mais sur la maîtrise de domaines d'excellence par un petit nombre d'acteurs. (…) Nous sommes passés d'une logique d'avantages comparatifs à une logique d'avantage absolu », analyse El Mouhoub Mouhoud, président de l'Université Paris Sciences Lettres. Cet avantage absolu ne s'applique pas à un produit, mais à une dizaine de domaines technologiques incontournables. Lesquels constituent autant de « goulets d'étranglement » pour l'économie mondiale qui procurent à ceux qui les maîtrisent un immense pouvoir. Exemple, l’intelligence artificielle, dominée par les États-Unis (processeurs graphiques, cloud mondial, investissements des capitaux risqueurs …). Cette position conduit le pays à « chercher la dérégulation de l'IA en Europe », souligne l'économiste.

Le marché des mémoires électroniques est contrôlé par la Corée du Sud, les semi-conducteurs par Taïwan... Quant à la Chine, elle maîtrise l'essentiel de l'approvisionnement des terres rares et matériaux critiques et monte en puissance dans les brevets. Et l'Europe ? Avec ASML (Pays-Bas), elle maîtrise une technologie de pointe : la lithographie avancée qui sert à graver les microprocesseurs destinés à l’IA. Mais pour le reste, dans ces nouveaux rapports de force, l'Europe est dans une situation de « forte fragilité », entre les États-Unis et à la Chine, note El Mouhoub Mouhoud. En cause : depuis la fin des années 1980, avec la révolution des technologies de l’information, « les États-Unis sont allés vers des technologies de rupture, alors que nous sommes restés dans le ‘middle tech incrémental’ »,explique Philippe Aghion, Prix Nobel d'économie 2025, Professeur au Collège de France.

« Il faut de la liberté »

Les positions dominantes américaine et chinoise sont le fruit de trajectoires très différentes, expliquent les deux économistes. « La montée fulgurante de la Chine est due au fait qu'elle a des objectifs planifiés en termes de changement de spécialisation et de détention d'avantages absolus dans les secteurs critiques », estime El Mouhoub Mouhoud. Fini, la Chine « atelier du monde ». Depuis les années 2010, une stratégie élaborée a été mise en place. Par exemple : imposer des transferts de technologie aux entreprises étrangères qui visent le marché chinois, maîtriser dans le monde entier la production de terres rares, se positionner sur l'aval de la chaîne de l'IA (production de cellules, cathodes... ). Côté recherche, « la Chine a mis des moyens énormes dans les universités », ajoute Philippe Aghion. Mise en place de dispositifs copiés sur le modèle du MIT américain qui combine université et recherche, campagnes de séduction des chercheurs partis à l'étranger…

Les Chinois réaliseront-ils des innovations de rupture ? « je ne sais pas. Il faut de la liberté pour cela », pointe Philippe Aghion. A ses yeux, c'est là l'un des facteurs fondamentaux qui expliquent la position dominante américaine. Leur politique industrielle consiste à susciter des projets privés concurrents sur des objectifs déterminés par des Advanced Research Project Agencies. Exemples de réussites : l'envoi d'un homme sur la lune, la production de vaccins contre le Covid... Autre facteur déterminant du modèle américain , souligne Philippe Aghion, la performance de l'écosystème financier de l'innovation où les apports du capital risque s'articulent avec ceux de fonds institutionnels.

Trouver des alliés complémentaires

En janvier dernier pourtant Yann Le Cun, brillant chercheur, directeur de la recherche en IA chez Meta, a quitté les États Unis, ce paradis de la tech, pour l'Europe. Son objectif : fonder sa start-up, AMI, Advanced Machine Intelligence, à Paris. Et en matière de calcul quantique, nouvelle technologie très prometteuse, la France, par exemple, ne manque pas d'atouts, avec, notamment, un directeur de recherches émérite au CNRS, prix Nobel en physique, Alain Aspect, et plusieurs start-up : Alice & Bob, QPerfect, ColibriTD...

La bataille n'est-elle donc pas perdue pour le vieux continent ? « Tout est rattrapable (…)L'Europe possède des atouts », estime Philippe Aghion. A commencer par cette liberté indispensable aux chercheurs... Néanmoins, « il faut créer un écosystème favorable à l 'innovation » en Europe, estime l'économiste qui en appelle à la mise en œuvre du rapport Draghi, publié en 2024. Ce dernier prévoit l'allègement des règles de la concurrence pour favoriser les fusions, par exemple dans le domaine de la défense ou des telécoms. Il préconise d'assouplir la position réglementaire de l'UE à l'égard des entreprises technologiques et d'accélérer la création d'une union de l'énergie. Le rapport Draghi plaide aussi pour une union des marchés de capitaux et le financement par l'UE de projets communs. Une manne qui fait cruellement défaut aux start-up européennes par rapport à celles américaines.

Mais d'ores et déjà, Philippe Aghion plaide pour une « coalition des volontaires de l'innovation ». Elle réunirait l'ensemble des pays européens désireux de réaliser un marché unique de l'innovation. Et au niveau international, El Mouhoub Mouhoud invite à nouer des « alliances stratégiques » : « il ne faut pas se refermer. Il faut trouver les alliés complémentaires qui détiennent des avantages absolus sur des points stratégiques, afin de ne pas se laisser évincer par la Chine et les USA ».