L’Insee a pour habitude d’assortir ses notes de conjoncture d’« aléas ». Des événements, négatifs ou positifs, qui, s’ils se produisaient, modifieraient le cours de l’économie. L’attaque, le 28 février, d’Israël et des Etats-Unis contre l’Iran, suivie d’une brusque augmentation du prix du pétrole, constitue l’un de ces « aléas » inattendus.
Fin 2025, l’économie se portait, sinon bien, en tous cas correctement, assure l’Institut de statistique dans sa note de conjoncture, publiée le 24 mars. « Malgré les vents contraires, l’économie mondiale avait plutôt bien résisté aux inquiétudes créées par la nouvelle politique douanière américaine », souligne Dorian Roucher, chef du département de la conjoncture. En 2025, le commerce mondial, tiré par les échanges internes à l’Asie, a progressé de 3,6%, 0,3 point de plus que l’année précédente. L’économie américaine poursuivait sa croissance, « en dépit d’un marché du travail atone ». En Europe, « les économies avaient réussi à enclencher la reprise », même si un décalage subsiste « entre le lièvre espagnol et la tortue allemande ». La France, malgré les incertitudes politiques, a suivi ses voisins, avec une croissance à 0,9% en 2025, 0,2 point de moins qu’en 2024.
Du jour au lendemain, la guerre au Moyen-Orient a bouleversé ce train-train. Suite au blocage du détroit d’Ormuz, les prix des hydrocarbures se sont envolés, passant en quelques jours de 63 dollars à plus de 100 dollars le baril pour le pétrole, tandis que le prix du gaz progressait de 50%. Ceci a entraîné une remontée immédiate de l’inflation. Aux Etats-Unis, qui produisent pourtant du pétrole, « les ménages subiraient une nette correction de leur pouvoir d’achat », dès ce printemps, indique la note de conjoncture. En Europe, forte importatrice d’hydrocarbures, l’inflation, « propulsée à 3% », pèserait sur le pouvoir d’achat des ménages et les marges des entreprises. L’Insee envisage, si l’inflation devait perdurer, « une ponction supérieure à 0,5 points de PIB », de quoi « fragiliser la reprise en cours ».
En France, l’inflation serait moindre qu’ailleurs, autour de 2% selon l’Insee, et resterait dans un premier temps circonscrite aux hydrocarbures. En effet, le « regain inflationniste » n’a pas été « intégré aux négociations de branche et d’entreprise » pour 2026. La note de conjoncture précise que le seuil de revalorisation automatique du Smic, lorsque l’inflation atteint 2%, devrait être « franchi au printemps ». Ceci n’aurait toutefois « un effet plein qu’en deuxième partie d’année ».
A très court terme, l’Insee compte sur les ménages pour atténuer l’impact. La France se caractérise en effet par un fort taux d’épargne, autour de 18%, et les ménages ont l’habitude, lorsque survient un aléa, de piocher dans leurs réserves. Dans l’attente de la matérialisation du « choc pétrolier », comme l’a qualifié le ministre de l’Economie, Roland Lescure, avant de se rétracter, l’économie française est tributaire d’une consommation, fragile, et soumise à des critères extrêmement divers. En 2025, indique l’Insee, « les achats d’automobiles étaient dynamisés par le leasing social ». L’inflation consécutive à l’invasion de l’Ukraine, en 2022, avait affecté les dépenses alimentaires, dictant des « comportements de descente en gamme, notamment pour les pâtes et biscuits, légumes en conserve, laitages », signale Clément Bortoli, chef de la division Synthèse conjoncturelle. Mais la stabilisation des prix a fini par amener les consommateurs à reprendre leurs habitudes. Enfin, la consommation s’est ralentie ces derniers mois « du fait de la douceur de l’hiver qui a limité les besoins en chauffage ».
Chômage en hausse
L’investissement des entreprises ne devrait pas se poursuive, en raison de la fin des « renouvellements de flottes automobiles ». Il n’y a plus grand-chose à attendre non plus de la demande publique, qui portait « environ la moitié de la croissance française depuis trois ans ». Cela s’explique par la contraction des dépenses de fonctionnement dans le budget finalement voté en février, et par la période qui suit les élections municipales, peu propice à l’investissement public local. En revanche, le commerce extérieur se tient bien, comme en témoignent l’optimisme des industriels et les carnets de commande bien garnis.
Compte tenu de toutes ces contributions, la croissance française « résisterait au premier semestre, avec +0,2% par trimestre », et un acquis de croissance de 0,9% fin juin, prévoit l’Insee. En revanche, le marché du travail resterait atone. Avant même le déclenchement de la guerre en Iran, les employeurs ne semblaient pas enclins à embaucher. La France a perdu 60 000 postes salariés dans le secteur privé en 2025, et devrait en perdre encore 22 000 d’ici la fin juin. L’Insee annonce un taux de chômage à 8,1% à la fin du printemps, en hausse.