Le monde agricole, englué dans la crise
En dépit des annonces de la ministre de l'Agriculture qui a levé 300 millions d 'euros, la mobilisation des agriculteurs se poursuit. Les causes de leur colère n'ont pas disparu, à commencer par le traité de libre- échange avec le Mercosur, avalisé par une majorité qualifiée d’États européens.
Des agriculteurs occupaient le port du Havre et l'autoroute A1, deux points névralgiques du transport de marchandises, le lundi 12 janvier au matin, selon BFM TV. Ces actions prolongent celles du week-end : un peu partout en France, des agriculteurs se sont mobilisés contre la signature de l'accord entre l'Union européenne et le Mercosur et la gestion de l'épizootie de DNC, dermatose nodulaire contagieuse. Les promesses de la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, le 9 décembre, lors d'une conférence de presse, ont échoué à désamorcer la colère du monde agricole.
Née d'une série de crises parallèles, cette colère n'a cessé d'enfler depuis la mi-décembre pour culminer symboliquement par l'arrivée des tracteurs au pied de la tour Eiffel, le 8 janvier. Le train de 11 mesures annoncées par Annie Genevard, supposé répondre aux attentes des agriculteurs, représente un effort budgétaire d'environ 300 millions d 'euros. L'enveloppe est destinée à revaloriser plusieurs plans, parmi lesquels celui pour l'avenir de l'agriculture dans le Sud, celui concernant les fruits et légumes, et celui pour les protéines. 40 millions d'euros sont fléchés vers l'aide aux grandes cultures. Et le fond hydraulique de l’État devrait passer de 20 à 60 millions d'euros. Bémol – de taille - la concrétisation de ces mesures budgétaires est soumise à l'adoption du projet de loi de Finances pour 2026, aujourd'hui encore hypothétique.
Sur le sujet majeur de la gestion de la DNC, la ministre a annoncé un doublement du fonds d'aide aux élevages dans les zones avec des restrictions de mouvement (de 11 millions à 22 millions d'euros). En revanche, le protocole sanitaire demeure pour l'instant inchangé. Une mission scientifique a été mise en place pour préciser les conditions qui permettraient son évolution. Plusieurs des mesures annoncées par la ministre vont dans le sens d'une simplification du travail des agriculteurs. En particulier, plusieurs décrets de la loi Duplomb, devraient être pris rapidement. Par ailleurs, Annie Genevard a promis une accélération de l'action des pouvoirs publics. Par exemple, la mise en œuvre du plan d'arrachage des vignes devrait être lancée dès cette semaine. Autre promesse, sur le sujet de la prédation du loup : une augmentation du quotas de tirs assortie d'un assouplissement des conditions. La ministre a également annoncé plusieurs mesures concernant des enjeux européens : un budget de la PAC, politique agricole commune, « garanti », et la suspension de l’application du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) aux engrais au 1er janvier 2026.
Des sources de colère intactes
Loin de tarir les sources de la colère des agriculteurs, les annonces du gouvernement ont fait sur certains sujets l'unanimité du monde syndical agricole – pourtant éclaté- contre elles. La Coordination rurale et la Confédération paysanne ont vu la stratégie d'abattage systématique du troupeau dès la découverte d'un cas de DNC confirmée. Or, depuis la mi-décembre, elles sont fortement mobilisées pour protester contre ce protocole, dans une confrontation qui a fini par obliger le Premier ministre à intervenir en personne. Sur ce sujet, la FNSEA, Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles s'était rangée sur la position officielle.
Par ailleurs, les promesses du gouvernement laissent intacte la question majeure du traité de libre-échange avec le Mercosur,- et de la politique européenne en général- auquel s'oppose la quasi-totalité du monde agricole. Déjà le 18 décembre, les agriculteurs s'étaient mobilisés à Bruxelles pour s'opposer au traité, redoutant une concurrence déloyale. Et le 12 janvier, à côté d'opérations menées par la Coordination Rurale et la Confédération paysanne, la FNSEA et les JA, Jeunes Agriculteurs, organisaient une « grande journée de mobilisation », en Charente-Maritime. Quatre jours plus tôt, pourtant, Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, réaffirmait la posture constructive du syndicat. « La colère est légitime, mais mon sujet, c'est ce qu'on apporte de très concret aux agriculteurs », expliquait-il, lors d'une conférence de presse.
Après le vote de l'accord de libre-échange par une majorité qualifiée d’États européens (la France a voté non ), le 9 janvier, il ne reste que l'étape du Parlement. Une nouvelle manifestation des agriculteurs est donc prévue à Strasbourg, le 20 janvier. En France, la crise est loin d'être terminée. Elle s'est même diffusée au politique, avec le dépôt de deux motions de censure ( LFI et RN) contre le gouvernement, sur le traité. Quant à la crise agricole, aux racines profondes, qui s'était déjà exprimée dans une large mouvement il y a deux ans, en janvier 2024, elle est loin d'être résolue...