En bref

Les musées de France, une proie facile

 Après le casse du Louvre, des députés qui ont enquêté sur la sécurisation des musées en France ont ouvert la boite de Pandore. La situation, désastreuse, est le fruit d'importants dysfonctionnements des institutions culturelles et d'un manque de moyens, conclut le rapport d'enquête parlementaire, à quelques jours de la Nuit européenne des musées.


De gauche à droite, Alexandre Portier (DR, Rhône) , et  Alexis Corbière (EcoS, Seine-Saint-Denis). © Anne DAUBREE

De gauche à droite, Alexandre Portier (DR, Rhône) , et Alexis Corbière (EcoS, Seine-Saint-Denis). © Anne DAUBREE

 A l'origine du casse spectaculaire du Louvre d'octobre dernier ? De « grandes fragilités systémiques » de la politique culturelle et patrimoniale nationale. Telles sont les conclusions du rapport d’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées initié suite au cambriolage par la commission des Affaires culturelles et de l’Education de l'Assemblée Nationale. Le 13 mai, son président, Alexandre Portier (DR, Rhône) , et Alexis Corbière (EcoS, Seine-Saint-Denis), rapporteur du rapport, présentaient leurs analyses et propositions.

Le caractère exceptionnel du vol au Louvre ne doit pas masquer le fait que le problème de la sûreté concerne l'ensemble des établissements. A la même période, il régnait un « pillage diffus » des musées, rappelle Alexandre Portier. Un peu partout en France, des établissements ont subi des vols ou tentatives de vols (musée Adrien-Dubouché à Limoges, muséum d'Histoire naturelle à Paris, musée du Président-Jacques-Chirac, à Sarran...) . Il faut oublier l'image romantique à la Arsène Lupin. « Il s'agit de braquages low cost, brutaux, violents », décrit Alexis Corbière. Ces épisodes mettent en péril les œuvres – l'intérêt des voleurs se portant souvent sur la matière première- mais aussi les visiteurs et le personnel des établissements. Au musée Chirac, les voleurs, armés d'un fusil à pompe, ont menacé les agents d'accueil.

Au delà de ces dommages, Alexis Corbière alerte sur la « dimension politique » du problème. L'image de la France a été écornée par les photos de la nacelle élévatrice accolée au musée du Louvre qui ont circulé dans le monde entier. Au global, dans l'ensemble des musées en France, « le constat est implacable. La sûreté n'est pas traitée comme une priorité », explique Alexandre Portier. Concrètement, 23% seulement des établissements disposaient d’un plan d’urgence et de prévention des risques en 2024 et 25 % d'entre eux d’un plan de sauvegarde des biens culturels finalisé. Pour le député, les difficultés budgétaires ne suffisent pas à expliquer cet état des lieux. « Il s'agit d'une dérive dans la vision du patrimoine et de la culture . (…) Les politiques culturelles ont survalorisé l'événementiel, l'éphémère, reflet d'une société du spectacle, au détriment de la transmission et de la protection des œuvres dont nous avons hérité », estime Alexandre Portier.

Statutairement, la première des missions des 1 220 musées de France (reconnus comme tels par le ministère de la Culture) est la « conservation » de leur patrimoine. Laquelle implique, notamment, d'assurer la sécurité (prévention des risques naturels et techniques) et la sûreté (lutte contre les actes de malfaisance, vols..) des œuvres.

Qui fait quoi ?

Mais pour les députés, la situation actuelle résulte aussi de profonds dysfonctionnements dans la gouvernance de la politique culturelle et patrimoniale du pays . « Tout le monde se renvoie la balle. (…) Au Louvre, le lendemain du vol, personne n'était responsable de rien », illustre Alexandre Portier. Plus globalement, le rapport dénonce le mauvais fonctionnement de l'articulation entre le ministère de la Culture et les établissements culturels, dotés d'une autonomie dans leur gestion. « Le ministère de la Culture est un ministère de tutelle ; il doit demander des comptes, et pas seulement distribuer des subventions », pointe Alexandre Portier. Ainsi, notamment en matière de sécurité et de sûreté, les établissements devraient se voir fixer des objectifs précis et faire l'objet de contrôles effectifs. « Il existe des outils, comme des lettres de mission, pour impulser une culture de la sûreté, mais ils ne sont pas assez utilisés », estime Alexandre Portier.

Autre « dysfonctionnement » constaté lors de l'enquête : une catégorie de musées, les établissements publics (une vingtaine, dont le Louvre ou le musée d'Orsay ) font l'objet d'une gouvernance spécifique. En particulier, c'est le président de la République qui nomme leur président. Selon les députés, cette situation engendre des dérives qu'illustre le cas du Louvre. Sa précédente présidente, nommée par Emmanuel Macron, aurait privilégié l'avancée du projet architectural « Louvre nouvelle Renaissance » annoncé par le président de la République, en janvier 2025, au détriment de la mise en œuvre des plans de sûreté pour lesquels un schéma directeur avait été élaboré par son prédécesseur. « 20 à 27 mois de perdus », pointe Alexis Corbière.

Là aussi, le cas du Louvre ne doit pas masquer la réalité quotidienne du millier de musées de France. « Les directions des musées font de leur mieux », poursuit Alexis Corbière. Les moyens financiers et humains manquent, ainsi qu'une visibilité budgétaire sur plusieurs années. Le rapport préconise plusieurs mesures de réformes de gouvernance -dont la fin des nominations par le président de la République- , et d'« accroître les moyens en faveur de la sécurisation des musées ».