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Vive inquiétude sur les faillites industrielles

Le nombre de défaillances d’entreprises dans l'industrie a atteint des niveaux records en 2025 et la tendance devrait s'accentuer cette année, d'après une table-ronde organisée par la Délégation aux entreprises du Sénat.

Photo d'illustration. ©DR.
Photo d'illustration. ©DR.

Ynsect, licorne qui promettait de révolutionner l'alimentation par les insectes. Brandt, entreprise historique spécialisée dans l'électroménager. NovAsco, producteur d'acier haut de gamme...Chacune de ces entreprises, très diverses, ont en commun d'avoir fait faillite en 2025. Ce ne sont là que quelques uns des exemples cités lors de la table ronde « L'épreuve des défaillances – regard sur l'industrie », organisée par la Délégation aux entreprises du Sénat, le 6 janvier. L'état des lieux des défaillances en 2025 est réalisé par L'AGS, Association de garantie des salaires, chargée de verser ces derniers lorsque les entreprises ne sont pas en mesure de le faire.

Les chiffres des défaillances sont « le reflet de l'année 2025 et c'est un record, un triste record », a commenté Antonin Blanckaert, directeur général de l'AGS. Cette dernière a avancé 2,233 milliards d'euros en 2025, son plus haut niveau d'intervention depuis une dizaine d'années (même s'il reste inférieur à celui de 2014 et 2015). Au total, l'AGS a accompagné quelque 26 500 entreprises, dont près de neuf sur 10 comptent moins de 10 salariés. L'association, qui n'intervient pas auprès des entreprises qui ne comptent pas de salariés, est présente dans 40% des cas de défaillances, selon son président. Difficile, donc, de confirmer si la barre des 69 000 défaillances en 2025 prévue par Rexecode a été franchie. En revanche, une chose est sûre : tous les indicateurs de l'AGS signalent une augmentation du nombre de faillites dans l'industrie. « 2025 est marqué par une très nette augmentation du nombre d'interventions sur les dossiers industriels. C'est devenu le premier secteur d'intervention de l'AGS », dévoile Antonin Blanckaert. En 2024, rappelle-t-il, le cas emblématique de l'année pour l'AGS était Milee , une entreprise de service de distribution de prospectus papier qui comptait 10 000 salariés (aux salaires très modestes). En 2025, c'est Vencorex, industriel de la chimie basé en Isère. Ce cas explique pour bonne partie le bond en matière d'interventions de l'AGS dans l'industrie de la chimie ( + 240%).

Parmi les autres secteurs industriels où l'activité de l'association a fortement augmenté figurent l'industrie manufacturière (+ 20%) et celle des machines et équipement, (+34%). La diminution de l'activité de l'AGS dans le textile ( -11%) ne doit pas faire illusion : le secteur connaît des difficulté depuis plusieurs années.

« Un retard de modernisation »

Les tendances 2025 étaient « hélas prévisibles et anticipables », commente Olivier Lluansi, professeur au CNAM, Conservatoire national des arts et métiers. A compléter l'état des lieux de l'AGS, ce spécialiste de l'industrie ajoute quelques chiffres de l'Insee. « 20 000 emplois sont détruits par an », rappelle le chercheur. Depuis le deuxième trimestre 2024, en effet, l'industrie manufacturière perd 5 000 emplois par trimestre. Le rythme de la destruction d'emplois est donc plus rapide que celui de la création durant les années 2017 à 2023 durant lesquelles la France a connu un début de réindustrialisation. Au total, l'industrie manufacturière avait créé 900 000 emplois, soit 15 000 par an. Pour Olivier Lluansi, trois facteurs expliquent la tendance récente . A commencer par le coût de l'énergie, « sève de l'industrie ». « Elle est devenue chère à partir de la crise de l'énergie de 2022, et même si les prix sont redescendus après un pic, et elle est restée plus coûteuse qu'auparavant », pointe Olivier Lluansi. Deuxième facteur : le changement de politique publique de 2022 marqué par le passage du dispositif France Relance à France 2030. Le premier finançait la modernisation de l'industrie, le second, l'innovation de rupture. Or, cette dernière « est importante pour préparer l'industrie de demain, mais en France, nous avons un retard de modernisation de notre socle productif. France Relance l'avait activée avec brio », note Olivier Lluansi. Les entreprises étaient, par exemple, incitées à robotiser des tâches auparavant manuelles, ce qui a disparu en 2022. Le troisième facteur de crise - ou du moins, l'intensité qu'il a atteint- était plus difficilement anticipable, poursuit le chercheur : il s'agit des chocs géo-économiques, de la pression concurrentielle exercée par les produits chinois. L'impact de ces facteurs se lit dans la typologie des industries les plus touchées par la crise. A commencer par celles énergie-intensives, comme la chimie et toutes celles qui impliquent la transformation de métaux, mais aussi l'agroalimentaire. Ou encore, les industries actives dans des secteurs particulièrement exposés à la concurrence mondiale.

Cette crise est en train de s'abattre sur un tissu industriel composite, explique Olivier Lluansi. Actuellement, il est divisé en trois tiers ( PMI, ETI, grands groupes). Cette structure est l'héritage des politiques gaullo-pompidoliennes qui ont donné naissance aux « fleurons » industriels auxquels étaient associés des PMI dites « d'exécution » qui réalisaient des tâches de faible valeur ajoutée pour le compte des premiers. « Dans la funeste décennie des années 1990, ces PMI ont été les premières à souffrir », pointe Olivier Lluansi. Les donneurs d'ordre se sont en effet, rabattus sur des fournisseurs étrangers, moins chers, entraînant la spécialisation des PMI survivantes.

Comment évolue aujourd'hui ce tissu industriel ? Si les chiffres ne le montrent pas de manière évidente, le chercheur estime qu'après la restructuration des grands groupes, qui s'est déjà répercutée sur les PMI, l'onde de choc se transmettra bientôt aux entreprises de services à l'industrie. C'est là l'un des deux points de « vigilance » soulevé par l'expert. Le second : une vague probable de disparitions d'entreprises de rupture, à l'image d' Ynsect.