Sur les gravures du 19ème siècle représentant les rues étroites de Nîmes ou d’Avignon, de larges tentures claires sont suspendues entre deux immeubles, fournissant une ombre bienveillante aux passants et aux étals de marchandises. A Séville, une peinture de la même époque montre des voilages accrochés à la cathédrale durant une fête religieuse. Cette « architecture textile », faites de draps ou de voiles, était commune jusqu’au début du 20ème siècle, commente Clément Gaillard, consultant spécialisé en « design climatique ». Un webinaire de la Fabrique de la cité, une structure financée par Vinci, a donné l’occasion au chercheur de présenter les pratiques autrefois répandues pour limiter l’impact des canicules dans les villes.
Fin mai, l’épisode précoce de fortes chaleurs, alors que l’été météorologique n’avait pas encore commencé, a marqué les esprits. Les villes, où l’activité tourne à plein à cette époque de l’année, sont particulièrement touchées. Si les rues ombragées conservent la fraîcheur durant la journée, la nuit, la chaleur stockée a du mal à se dégager, explique Clément Gaillard : « Dès lors, c’est le sol qui contribue à réchauffer l’air ».
Les pouvoirs publics locaux cherchent à limiter les îlots de chaleur en accélérant la végétalisation des places et des rues. Mais sur le long terme, le « patrimoine arboré » a plutôt tendance à disparaître. « A Marseille, en 75 ans, 50% des arbres plantés dans l’espace public ont été abattus. On est passé de 50 000 à 25 000 unités », signale Clément Gaillard.
En outre, dans les villes anciennes, les vestiges archéologiques, les sous-sols encombrés, les caves, empêchent parfois la plantation de végétaux. A Arles, affirme le designer, « les architectes des bâtiments de France se sont opposés à l’édification de fontaines » qui ne répondent pas à la mise en valeur du patrimoine telle qu’ils l’entendent.
C’est pour toutes ces raisons que Clément Gaillard suggère de s’approprier des ingéniosités venues du passé. Les voilages, mais aussi les ouvertures pratiquées sur les façades ombragées, les brises générées par des contrastes de températures, ou les patios dont les pierres sont simplement posées sur le sol, sans jointures, facilitant les remontées d’humidité. Le designer a suggéré à la municipalité d’Arles l’installation de bancs temporaires devant les soupiraux qui ventilent les caves.
L’ombre, objet de convoitises
Autrefois, confirme la consultante en économie urbaine Isabelle Baraud-Serfaty, « l’ombre était une condition d’accès à l’espace public, lors des épisodes de forte chaleur ». A l’appui de sa démonstration, celle qui a écrit un opus intitulé « Quel partage de l’ombre dans les villes de demain » cite les platanes qui bordent les rues des villes du sud de la France ou les vastes églises conçues pour la déambulation. Dans le centre de Bologne, en Italie, les arcades avaient surtout pour but d’étendre la surface des habitations sans payer d’impôt sur le foncier. Mais on leur trouve une vertu nouvelle, alors que les étés sont de plus en plus longs.
La prise en compte de l’ensoleillement « ajoute une dimension temporelle à l’espace public », analyse Isabelle Baraud-Serfaty. Une dimension variable : les espaces ombragés évoluent selon l’heure de la journée, mais aussi en fonction de la saison, puisqu’ils s’étendent davantage en septembre qu’en juin.
Jusqu’à présent, l’ombre demeurait moins valorisée que le soleil. Les agents immobiliers savent qu’une « terrasse plein sud » se vend mieux qu’un appartement orienté au nord. En 2015, sur les Champs-Elysées, à Paris, « les terrasses exposées au soleil affichaient jusqu’à deux fois plus de valeur que les terrasses à l’ombre », rapporte la consultante. Ce décalage a-t-il vocation à durer ? D’ores et déjà, tous les commerces n’ont pas les mêmes préoccupations. Un fromager préférera ainsi le côté le moins ensoleillé d’une rue passante, pour limiter la climatisation de sa vitrine.
« La recherche d’ombre brouille les lignes de partage habituelles, entre public et privé, intérieur et extérieur », observe Isabelle Baraud-Serfaty, en prenant l’exemple des musées, vastes bâtiments aux murs épais, dont les collectivités locales imposent l’ouverture gratuite au public les jours de canicules. Pour la spécialiste, « l’ombre pourrait devenir un sujet politique ».
C’est déjà le cas, comme en témoigne l’aménagement, à Lyon, de la place Bellecour, un vaste quadrilatère où une station de métro et un parking empêchent la plantation d’arbres. En avril 2025, la municipalité y installait une œuvre faite de voilages colorés de plusieurs mètres de haut. Immédiatement, les opposants avaient critiqué l’esthétique et le coût de l’installation. Pourtant, dès que les températures dépassent les 25 degrés, les passants s’assoient sur les bancs disposés au pied de l’œuvre, afin de profiter de l’ombre.