Le livre en danger. Le 15 avril, la commission de la Culture, de l'Education, de la Communication et du Sport du Sénat organisait une table ronde « Le livre : une économie fragile en mutation », un intitulé dont chaque terme est pesé. Le premier constat posé en effet, est celui d'une mutation qui fragilise grandement le secteur : la baisse de la pratique de la lecture n'épargne aucun public. « La situation est assez préoccupante », a expliqué Régine Hatchondo, présidente du CNL, Centre national du livre, qui vient de réaliser une étude sur le sujet. Chez les enfants de 7 à 12 ans, par exemple, « la pratique des filles, qui restaient de grandes lectrices, chute grandement. Elles sont en train de rejoindre les garçons », illustre Régine Hatchondo. Autre exemple, l'écart qui existait entre les CSP + et les CSP – en terme de durée de lecture, s'est considérablement restreint. « Plus aucune strate de la société ne résiste à des pratiques qui détournent de la lecture », commente-t-elle.
Sur le terrain, le constat de Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française, qui représente 300 d'entre elles, va dans le même sens. « Les libraires nous parlent d'une baisse de la curiosité de la part des grands lecteurs qui flânent moins qu'auparavant. Le travail de mise en valeur dans les librairies trouve moins d'écho », souligne-t-il. Selon lui, d'autres publics, par nature très prescripteurs, viennent à faire défaut : les jeunes parents et même les enseignants... Dans cette mutation, « le temps passé sur les écrans constitue un facteur majeur. Comme les réseaux sociaux, ils induisent un autre rapport au temps qui se raccourcit, et un souhait de plaisir immédiat. Alors que par essence, la lecture est un loisir, voire un art, qui se développe sur le temps long. Le plaisir vient après un effort », analyse Régine Hatchondo.
Des concurrents redoutables
Sur le plan économique « la vente de livres neufs a reculé en 2025, confirmant une tendance de long terme. C'est un problème de fond », commente Florence Philbert, directrice générale des médias et des industries culturelles. Dans le même sens, « les librairies ont terminé l'année 2025 avec une petite baisse qui est entrain de s'accentuer depuis le début de l'année. Au delà de diminution tendancielle de la lecture, le contexte politique, les tensions géopolitiques et les craintes sur le pouvoir d'achat engendrent une atonie de la consommation qui n'épargne pas le secteur de la culture », observe Guillaume Husson. En outre, les librairies (physiques) subissent plusieurs types de concurrence, à commencer par celle, redoutable, des plateformes en ligne. A ce sujet, Florence Philbert dénonce un « contournement » par Amazon de la loi Darcos qui prévoit l'application d'un tarif minimal de 3 euros pour la livraison de livres neufs à domicile, en cas de commande d'un montant inférieur à 35 euros. La plateforme propose des livraisons gratuites dans ses casiers automatisés.
Autre souci, alors que le marché du livre neuf diminue, celui du livre d'occasion croît. Faut-il y voir un effet de vase communiquant ? Dans tous les cas, « les librairies ne bénéficient pas des ventes des livres d'occasion », constate Florence Philbert . Au final, la profession s'en ressent. Les libraires détiennent le « triste trophée des commerces les moins rentables », note Guillaume Husson. Leur modèle économique de base prévoit déjà une « très faible rentabilité ». Cette dernière est mise à mal par l'augmentation des coûts de transport et de loyer. Par ailleurs, le personnel représente une part importante des frais. « Chez Amazon, c'est l'épaisseur du trait », souligne Guillaume Husson. En plus de la concurrence des plateformes, il pointe celle des « grandes chaînes qui continuent à créer des points de vente alors que le marché est étal ».
Au risque d'une déferlante de « faux livres » écrits avec l'IA
Mais les paradoxes ne s'arrêtent pas là, sur le marché du livre. Alors que la demande diminue, « il y a une offre pléthorique qui se renouvelle de plus en plus rapidement », constate Christophe Hardy, président de la Société des gens de lettres, qui souligne les conséquences « impitoyables » pour les auteurs qui voient disparaître leur œuvre des rayons au bout de quelques semaines. En outre, « cela n'a rien à voir avec la diversité éditoriale », souligne Christophe Hardy. Les efforts de promotion des maisons d'édition se concentrent sur les ouvrages susceptibles de devenir des best-sellers, au détriment de titres « du milieu ». Pas plus que les libraires, les auteurs ne trouvent leur compte dans le panorama actuel de la diffusion des livres. Christophe Hardy dénonce le « dynamisme glouton » des plateformes : elles remettent tout de suite sur le marché des livres neufs devenus d’occasion, privant leurs auteurs d'une potentielle rémunération.
Dans ce panorama déjà complexe survient l'IA, Intelligence artificielle générative. Pour l'essentiel, un risque existentiel, aux yeux des acteurs du secteur. « Il y a là un véritable enjeu de création », pointe Guillaume Husson. Lui redoute de voir « une économie du livre parallèle, portée notamment par Amazon où il y a déjà des centaines de milliers de faux livres, et demain, des millions ». Dans le même sens, Christophe Hardy, redoute l'arrivée d'une « une production machinique venant concurrencer ou même supplanter les livres, œuvre de l'esprit, fruit d'une singularité ». Vincent Montagne, président du SNE, Syndicat national de l’édition, fait le même constat d'une « prolifération de faux livres entièrement générés par IA, avec de faux auteurs, de faux commentaires. Cela s'appelle une tromperie aggravée du consommateur. Nous souhaitons que la DGCCRF se positionne, mais elle ne le fait pas » .