Après la liquidation du fabricant d’électroménagers Brandt, en décembre 2025, le ministre délégué à l’Industrie, Sébastien Martin, a concédé, dans un style alambiqué, que dans l’industrie « il y a des difficultés, elles sont très liées au dumping chinois sur l’acier, la chimie, aux difficultés que rencontre l’automobile ». Certes, le ministre a raison d’affirmer à la suite que « la réindustrialisation ne doit pas s’arrêter au premier vent difficile », mais les chiffres montrent hélas que de forts vents contraires soufflent sur l’industrie française.
Essoufflement en 2025
L’année 2025 fut rude pour l’industrie française, avec une hausse importante des faillites, des destructions d’emplois pour la première fois depuis 2017 et un nombre très important d’entreprises industrielles déclarant des difficultés de trésorerie. Mais, les problèmes ne s’arrêtent pas aux questions financières, il y a également des obstacles de production liés à une insuffisance de personnel ou à des difficultés d’approvisionnement. À cela s’ajoutent les conséquences sur les exportateurs industriels de la guerre commerciale mondiale menée par Trump. Quant à la politique commerciale de la Chine, elle se manifeste par un déversement phénoménal de produits industriels chinois dans l’UE, qui concurrencent, parfois de façon déloyale, la production européenne et la mettent en péril. Et que dire des atermoiements de la politique nationale, qui n’ont fait qu’ajouter de l’incertitude, notamment sur le devenir des aides publiques et de la fiscalité des entreprises. Le maintien de la cotisation sur la valeur ajoutée (CVAE), nonobstant les promesses du gouvernement de supprimer cet impôt de production, en témoigne.
2026 ne s’annonce donc pas sous les meilleurs auspices, même si d’aucuns cherchent à se rassurer avec la légère remontée des perspectives générales de production dans l’industrie, selon l’enquête mensuelle de conjoncture dans l’industrie, sur un an. Mais, « en même temps », les projets d’investissement industriel, pourtant essentiel au développement et à la compétitivité, connaissent un passage à vide inquiétant. La confiance à l’égard du site de production France serait-elle entamée ?
Une désindustrialisation difficile à juguler
Selon un récent rapport du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) — institution indépendante et pluridisciplinaire associée à la Cour des comptes —, l’industrie représente en France 14,5 % de la valeur ajoutée, 15,5 % de l’emploi salarié privé et 12,1 % de l’emploi salarié total en 2023.
Quel que soit l’indicateur retenu, il est désormais incontestable que la France a souffert d’une désindustrialisation accélérée, que les politiques actuelles de réindustrialisation ont encore beaucoup de mal à enrayer, même si elles ont su juguler partiellement l’hémorragie.
Que l’on en juge : au début des années 1970, l’emploi dans l’industrie représentait près du quart de l’emploi total, avant de tomber à environ 10 % en 2019 ! Quant à la part de l’industrie manufacturière dans le PIB français, celle-ci a baissé de neuf points en quarante ans, phénomène que l’on retrouve à des degrés divers dans beaucoup de pays européens, à l’exception notable de l’Allemagne tirée par son tissu de PME (Mittelstand). Mais, avec le retournement du modèle économique allemand, son industrie — en particulier l’automobile — s’enfonce à grande vitesse dans la crise, entraînant dans son sillage de nombreux sous-traitants européens, avec de lourdes conséquences pour l’emploi et les territoires.
En France, le très net recul de la part en valeur de l’industrie dans le PIB peut s’expliquer par trois facteurs principaux que sont le progrès technique, les préférences des consommateurs et le commerce extérieur. À propos de ce dernier, même s’il est important de suivre l’évolution de la balance commerciale des biens, il est devenu bien plus pertinent d’analyser la balance courante (incluant les services), dans la mesure où elle permet un constat important : en dehors de quelques filières excédentaires (aéronautique, pharmacie…), la France est devenue bien meilleure dans l’exportation de services ! Il est vrai que pendant trois décennies, l’industrie a fait les frais de choix politiques désastreux, très partiellement remis en cause depuis peu : financiarisation de l’économie, désintérêt pour l’industrie et surtout illusion d’une économie de la connaissance sans implantation industrielle nationale…
L’UE sera donc bien inspirée de mettre, enfin, sur pied une politique industrielle européenne digne de ce nom et qui ne se résume pas uniquement aux véhicules électriques. Cela, afin de créer — a minima — un cadre protecteur des sites industriels européens, leur permettant de gagner en compétitivité et de rattraper leur retard technologique par rapport aux États-Unis. C’est d’autant plus indispensable que l’industrie est source d’innovations et de gains de productivité, seuls à même de soutenir les salaires, le développement territorial et le potentiel de croissance !
Raphaël DIDIER