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Economie

Quelle place pour l'économie européenne dans le désordre du monde ?

  L'Europe ne sera pas le moteur du monde de demain, préviennent les experts, lors d'un débat à l'Ifri, Institut français des relations internationales. Par ailleurs, ils questionnent la fiabilité des projections géopolitiques des grands cabinets de conseil sollicités par les entreprises.

© Adobe stock.

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Groenland, Iran, Nicaragua, Taïwan... La simple évocation de ces pays, synonyme de crises explosives ou latentes, suffit à rappeler combien l'imprévisibilité géopolitique s' impose à l'économie, au XXIe siècle. Le 19 janvier, l'Ifri, lnstitut français des relations internationales organisait une rencontre consacrée à « L’économie européenne et ses entreprises face au risque géopolitique : approches croisées ». Les intervenants : Thomas Gomart, géopoliticien et historien, directeur de l'Ifri et André Sapir, expert en économie internationale, professeur à l'université libre de Bruxelles. L'été dernier, à la demande de la présidence danoise, André Sapir a élaboré plusieurs scenarii en matière de relations internationales et d'économie. Hypothèse de départ, la guerre douanière lancée par Donald Trump constitue un changement de paradigme. « C'est la fin du multilatéralisme dans lequel les USA jouaient un rôle responsable », pose André Sapir. Ce changement intervient dans un monde qui se fragmente mais demeure fortement intégré sur le plan économique. Avec une Union Européenne affaiblie par la conjugaison de la monté du populisme et du niveau d'endettement record dans plusieurs pays.

Sur cette base, l'analyste a élaboré trois scenarii à moyen terme (2030 à 2035). Tous voient une confrontation entre deux superpuissances, la Chine et les USA. Dans le premier scenario, multipolaire, « il n'existe plus d'ordre global », décrit André Sapir. Commerce, climat... Toutes les institutions internationales sont supprimées ou vidées de contenu (sauf peut-être pour la prolifération nucléaire) générant un monde de « chaos », potentielle matrice de guerres et conflits. Deuxième scénario, un « retour à un monde de blocs, comme durant la guerre froide, avec un bloc chinois et un bloc américain », poursuit André Sapir. Ce cas pose la question de la posture de l'Europe et d'autres nations, qui pour certaines, ne s'intégreraient dans aucun des deux blocs. Le troisième scénario, plus optimiste, se base sur le fait que « malgré tout, il existe une demande de règles, de multilatéralisme au sein de la communauté internationale », explique André Sapir. Reste à comprendre qui serait en mesure de porter cette aspiration. Dans tous les cas, pointe l'expert, «l'Europe n'est pas en mesure de peser sur le choix du scenario qui va se réaliser. Ce sont les deux superpuissances qui en décident ».

Une doxa irénique et inefficace ?

Les scenarii constituent un outil intellectuel utile à penser un monde qui change, mais l'exercice de la projection est délicat, prévient Pierre Gomart. Ainsi, l'Ifri mène actuellement des recherches avec des entreprises soucieuses de comprendre ces turbulences qui les impactent. Un groupe de travail, par exemple, est consacré à l'enjeu crucial de Taïwan. Et dans ce cadre, « le scenario d'une implosion de l'Union Européenne est posé par un certain nombre d'acteurs, et donc, nous le prenons en compte », relate Pierre Gomart. Mais le sujet s'avère délicat à aborder, en raison de la crainte d'une « prophétie autoréalisatrice ».

L'autre mise en garde concerne la qualité des conseils dont s'entourent les entreprises. Dans une étude récente, « La fabrique du risque. Les entreprises face à la doxa géopolitique», l'Ifri a scruté la production des grands cabinets de conseil et d'audit en matière de géopolitique. Il s'agit d'une « littérature foisonnante, de très bonne facture, très bien présentée visuellement et qui forme cette doxa (…) que les entreprises devraient apprendre à décrypter pour en voir les apports, et également les limites », décrit Pierre Gomart. La critique est forte. Selon l'Ifri, ces « limites » résident dans une vision « partielle » de la mondialisation décrite comme vertueuse, et qui ne prend pas en compte les flux illégaux (narcotrafics, évasion fiscale). Et aussi, dans une approche trop statistique, « dépersonnalisée » des dynamiques géopolitiques qui ne permettrait pas d'en saisir les subtilités. « Lorsque l'on fait de l'analyse de risque géopolitique, il est important de prendre en compte non seulement les chiffres et l'économie, mais aussi l'idéologie, la capacité des autres à voir le monde différemment et à construire un discours sur ce monde, lequel génère un cadre de conduite », analyse Pierre Gomart, citant l'exemple de la Russie. Considéré comme un nain géopolitique et économique dans les années 1990, le pays a fait un retour foudroyant sur la scène internationale- avec des conséquences notables pour l'économie. Or, avant février 2022, la production des cabinets de conseil « expliquait que Poutine n'avait pas intérêt à envahir l'Ukraine », pointe Pierre Gomart. Demain, prévient l’Ifri, une autre puissance intermédiaire pourrait réserver ce type de surprise, l'Inde de Modi.