De l'écologie à la souveraineté. Le 17 mars, les agronomes de l'Inrae, Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, faisaient le point, en ligne, sur l’«actu conflit et engrais/azote». Depuis longtemps, les engrais chimiques – et en particulier ceux azotés - font l'objet des études de l'Inrae. Ses chercheurs étudient les pistes pour limiter leur emploi, dans un souci écologique. Avec la guerre au Moyen-Orient, c'est l'enjeu de souveraineté alimentaire qui passe au premier plan. En effet, depuis les années 90, en France, la tendance générale est à une baisse de la consommation d'engrais, mais «la diminution de ceux azotés est moins rapide que pour le phosphore et le potassium. Quand une plante manque d'azote, cela se traduit rapidement par une baisse de rendement. Les agriculteurs sont très prudents avant de réduire l'usage de l'engrais azoté. Actuellement, on consomme en France de l'ordre de 1,9 million de tonnes par an», décrypte Sylvain Pellerin, directeur de recherche à l'Inrae. Or, ces engrais azotés de synthèse sont fabriqués de manière industrielle en utilisant des procédés chimiques, et leur fabrication est très énergivore. «Cette énergie est apportée par le gaz. C'est pour cela que le prix des engrais azotés suit de très près le prix de l'énergie. Et c'est aussi pour cette raison qu'au niveau mondial, la production des engrais azotés s'est beaucoup déplacée vers les pays détenteurs de réserves de gaz, comme la Russie ou les pays du Moyen-Orient», poursuit Sylvain Pellerin. De fait, selon l'Inrae, la France importe près de la moitié de son engrais azoté de synthèse.
Dans l'Hexagone, l'usine Lat Nitrogen, près de Rouen, par exemple, produit bien des engrais chimiques, mais il lui faut importer du gaz. «La production française est devenue moins compétitive du fait de l'augmentation du prix du gaz, suite à la guerre en Ukraine», note Sylvain Pellerin. Pour sortir de cette ornière, un projet porté par un consortium européen, FertigHy, devrait voir le jour en 2030, dans la Somme : une usine d'engrais azotés bas carbonne – qui utiliserait les énergies d'hydrogène produit par hydrolyse et nucléaire. Ambition : produire 500 000 tonnes par an.
Casser la géographie de l'agriculture
L'autre voie, celle de la réduction de l'utilisation des engrais azotés, semble semée d’embûches. Tout d'abord, certaines améliorations possibles ont déjà été identifiées et déployées. Par exemple, augmenter l'efficience dans l'usage de ces produits. «La marge de manœuvre restante est limitée», explique Guy Richard, directeur de recherche à l'Inrae. Même constat, en ce qui concerne la substitution des engrais chimiques : l'engrais organique provenant des élevages est déjà assez largement exploité. La valorisation de l'urine humaine constitue une autre piste intéressante, mais elle demanderait le déploiement d’infrastructures très importantes.
En fait, pour Guy Richard, «la principale alternative réside dans la reconception de l'agriculture et dans le développement de la culture des légumineuses, la seule qui ne nécessite pas d'apporter des engrais azotés». Les légumineuses sont de deux types : celles à graines (lentilles, pois chiche... ) comestibles pour l'homme, et celles fourragères (trèfle, luzerne) adaptées aux animaux . Mais cette «reconception de l'agriculture» suppose plusieurs changements majeurs. Tout d'abord, dans l'alimentation humaine, la part des légumineuses étant aujourd'hui très limitée. «Cela implique de rendre cohérente la politique agricole et alimentaire», souligne Guy Richard.
Autre changement majeur à apporter, celui concernant les élevages dont la nourriture est essentiellement composée de tourteaux de soja venus du Brésil. Produit dans d'énormes exploitations mécanisées et productivistes, avec force engrais, «le soja arrive à des prix tellement bas (…) qu'on a du mal à faire émerger une production de légumineuses pour les animaux en France ou en Europe», explique Sylvain Pellerin. Autre difficulté, au delà de la question du prix pour les élevages, «il serait beaucoup plus compliqué à gérer d'utiliser de la luzerne ou du trèfle, plutôt que d'importer du tourteau de soja du Brésil. Si on veut devenir plus indépendant, cela suppose une complexification importante des systèmes de culture et de production», complète Guy Richard. Toute la géographie du système actuel, basée sur une séparation de l’élevage (Ouest, Bretagne) et les grands cultures (grandes plaines, bassin parisien...) - devrait être modifiée, afin de ré-associer les deux activités.