En pénétrant dans les locaux de cette célèbre firme normande, on est frappé par le caractère traditionnel et ancien de son site industriel dans la Manche. La marque de luxe, membre du réseau ARSEN de Normandie (Association régionale des entreprises des savoir-faire d'excellence normands), a été créée en 1889 (ex-«Moulin du Prieur»). Elle emploie 400 personnes, dont quelque 250 travaillent en atelier et une centaine dans les boutiques, pour un chiffre d’affaires d’environ 60 M€.
Sous une vaste toiture sans pilier évoquant un immense hypermarché, s’alignent, à hauteur des yeux, des dizaines de rangées de machines qui bruissent à l’unisson : ce fond sonore d’aiguilles métalliques s’atténue à peine sous des capots coulissants comme des cockpits d’avion. C’est là le plus grand parc de machines à tricoter à commande numérique d’Europe : elles sont environ 80 à fonctionner 24 h sur 24 et six jours sur sept, sous la surveillance permanente de quelques techniciens dits « bonnetiers ». Nous sommes au cœur des Tricots Saint James, en limite du village éponyme, à 23 km au sud-est du Mont Saint-Michel (« distance du fil de laine nécessaire pour tricoter nos pulls! »...).
Une mécanisation volontairement partielle
Un autre vaste espace abrite la coupe et l’assemblage des « panneaux », ces diverses pièces de lainage issus des machines à tricoter - faces avant et arrière, manches, poches, cols, etc. - qui constituent pulls, polos, vestes, écharpes ou bonnets… que ce soit en laine, coton, ou lin. Un peu en retrait, un espace atelier protégé du bruit ambiant abrite une dizaine de personnes, majoritairement des femmes, spécialistes du « raccoutrage » : il s’agit de reprendre une à une les mailles qui ont pu se décaler ou se rompre. Au passage, on apprend que cet atelier effectue aussi, sur devis, des réparations à la demande des clients... Le raccoutrage s’exécute avec un petit crochet ; il est typique de ces tours de main minutieux, fort précieux ici, la dextérité se perfectionnant au fil… des années.
Du « cousu-main » ou l’art de la finition
L’assemblage des panneaux et leur repassage s’effectuent avec des machines, toutes manipulées par des personnes. « La qualité de la finition - haut de gamme oblige - impose de limiter la robotisation », explique Luc Lesénécal, p-dg de 63 ans, arrivé dans l’entreprise en 2012. Cette culture de l’artisanat industriel - juste équilibre entre la mécanisation et la finition à la main - est un atout jalousement préservé ici et illustré par le label d’Etat EPV (Entreprise du patrimoine vivant) institué en 2005. Toutes les étapes post-tricotage - à savoir coupe, surjet, remaillage des cols, montage des boutons - sont exécutées manuellement. Jusqu’à neuf personnes interviennent sur chaque vêtement pour assembler, inspecter et corriger les moindres défauts à l'œil nu."La transmission, chez nous, est une forme de compagnonnage moderne. Le savoir-faire s'acquiert en binôme, par le geste, par la répétition, et la pratique quotidienne. Rien ne pourra remplacer cette expérience», explique le p-dg.
Cela dit, l’amélioration des processus industriels fait partie des priorités. Ainsi, une solution de Computer Vision avec apprentissage automatique est à l’étude pour améliorer le contrôle qualité des bonnetiers, en anticipant la détection de défauts.
La modernisation, dont la cybersécurité, est encadrée par une petite équipe de trois personnes à l’informatique, le partenaire principal étant Orange Business. Un réseau privé d’entreprise (VPN) véhiculant voix et données sur bornes wifi et fibre optique (FFTO et FFTH) irradie et sécurise le site industriel et les bureaux qui ont accès à des outils collaboratifs (Working Together sur Microsoft 365, Teams, Sharepoint, etc.). Des caméras de protection ont été installées. Les serveurs informatiques reposent sur une architecture hybride (en local et sur le ‘cloud’ Azure de Microsoft). Les boutiques bénéficient également d’une connectivité sécurisée avec téléphonie fixe et mobile, fibre optique, caméras de protection avec comptage. L’utilisation de l’outil de communication en miroir La Vitre (originaire de Nantes) est à l’étude. Et des applications de l’IA ne sont pas exclues - à petite dose, semble-t-il.
Une équation financière à tenir
L’équation financière reste un véritable exercice entre juste prix des collections, augmentation du coût de l’énergie, hausse des charges sociales, encadrement des salaires, recrutement et formation à des métiers très spécialisés. La firme affiche une grande adaptabilité. Les 35 heures n’ont pas été retenues par les personnels, beaucoup de mères de famille ayant préféré remplir leurs semaines, privilégier les mercredis et cumuler des jours de congés. Lors de la pandémie du Covid, l’entreprise s’était rapidement reconvertie dans la production de masques.
Aujourd’hui encore, 80% de la production - environ 30 000 pièces par semaine, soit 1,5 million par an - est effectuée ici en Normandie - les 20% restants provenant d’ateliers gérés au Portugal, en Italie et Tunisie.
Les chiffres continuent d’être rassurants : depuis 15 ans, le chiffre d’affaires a cru de 60% et le nombre de boutiques, franchisées ou non, a été multiplié par six. En parallèle, l’export a fortement progressé pour atteindre 40% du chiffre d’affaires aujourd’hui, soit près de 25M€. Et les ventes en ‘click & collect’ peuvent ‘booster’ le chiffre des boutiques de 10%. Quant aux prix catalogue, plutôt haut de gamme, Luc Lesénécal, qui arbore fièrement un pull marin iconique portant en rouge la date de 1626 (devinette : 400 ans de… Marine nationale) résume ainsi la donne : « Nos clients savent qu’une marinière Saint James se garde 10 voire 15 ans !».