Les statistiques de la création d’entreprise sont en constante progression, avec une part écrasante des micro-entreprises. Est-ce un bon ou mauvais signe ?
Christophe Schmitt : C’est surtout révélateur d’un contexte économique difficile ! La forte proportion des micro-entrepreneurs révèle cet entrepreneuriat de contrainte que nous avons vu éclore il y a quelques années. Le fait de créer leur entreprise permet aux personnes de compenser financièrement la baisse de leur pouvoir d’achat, ce qui n’est pas de l’entrepreneuriat à proprement dit.
Dans cette approche, les signes avant-coureurs d’une meilleure conjoncture seraient alors une baisse de la création d’entreprises ?
Du moins, la baisse de la part des micro-entreprises. Le jour où les chiffres de la création baisseront cela voudra dire que la situation économique s’améliore. L’entrepreneuriat ne sera plus uniquement une solution pour vivre.
Entreprendre, c’est d’abord une posture
Les chiffres de la création d’entreprise sont donc faussés ?
D’une certaine façon et ils révèlent l’état de la société actuelle, des difficultés économiques du pays. On peut s’interroger sur le fait que ces chiffres ne cessent d’augmenter. Si tout le monde est entrepreneur, ce n’est pas bon.
Il y a une forme d’anarchie qui se met en place. Des gens deviennent entrepreneurs mais ils n’ont pas travaillé sur la posture, sur la vision, sur la structure. Ils sont créateurs d’entreprise mais ils n’ont pas de logique entrepreneuriale.
Quelle est cette logique entrepreneuriale ?
D’une façon générale, l’entrepreneuriat est limité à la création d’entreprise. C’est un grand malentendu français. Entreprendre, c’est d’abord une posture, celle d’initier, de construire, d’expérimenter, de se tromper et de recommencer.
L’entrepreneuriat, c’est une école de vie avant d’être un levier professionnel. La création d’entreprise n’est en fait qu’une conséquence de l’entrepreneuriat.
Quelles sont aujourd’hui les aspirations des jeunes porteurs de projet ?
L’entrepreneuriat, pour eux, est une philosophie de vie où ils réalisent une expérience personnelle à travers l’entrepreneuriat. L’entrepreneuriat est un formidable outil de connaissance de soi.
Un projet est la vision qu’un individu porte sur la société, le miroir de ses convictions et de ses problématiques. Cette nouvelle génération n’a également plus peur de vendre son entreprise. Aujourd’hui, ils montent leur entreprise, la valorisent, la cèdent et passent à autre chose pour développer un autre projet.
Concernant les jeunes porteurs de projet que vous accompagnez notamment au sein du Pôle entrepreneuriat étudiant de Lorraine (Peel), quelle est votre approche ?
Notre façon d’accompagner est basée sur l’idée. Nous ne partons pas d’un business plan mais de cette idée, même floue, voire imparfaite. Nous accompagnons les projets à l’état gazeux, autrement dit dès leur naissance, bien avant qu’un modèle d’affaires soit identifié.
C’est là que tout se joue, dans les fondations du projet. Ce moment crucial est souvent oublié pour se focaliser uniquement sur la création d’entreprise.
Il n’y a pas de création d’entreprise sans fondations qui tiennent la route. C’est le triptyque des 3M : Moi, Mon projet, Mon écosystème. C’est un tout.
L’intelligence artificielle s’est installée partout, l’univers de l’entrepreneuriat n’échappe pas à la règle. Comment l’abordez-vous ?
C’est un outil d’aide à la décision mais non un outil de décision. L’humain, lui, il doute, c’est toute la différence.
Avec l’IA, vous pouvez monter un projet très vite et lui demander quels sont les secteurs où il peut réussir. Elle va vous en proposer un grand nombre mais lesquels sont réellement en résonance avec la personne ?
La dimension psychologique du porteur devient ainsi de plus en plus importante. Il est donc nécessaire de se recentrer sur l’humain et comprendre la posture psychologique des porteurs de projets. Personne aujourd’hui n’est capable de l’évaluer car l’accompagnement est basé sur le projet non pas sur la personne.
Comment évaluer cette fameuse dimension psychologique ?
C’est toute la question. Le choix d’un projet n’est pas le fruit du hasard mais la traduction de la personne, son prolongement.
La part d’inconscient doit être prise en compte. La création d’entreprise, c’est un révélateur et le point de départ de tout projet entrepreneurial, c’est l’humain. Le jour où cela sera l’IA, nous aurons perdu…
Question de psychologie...
«Pourquoi tu fais ce projet ?». Pour Christophe Schmitt, c’est la première question que l’on doit poser à un porteur de projet. Pour l’universitaire-chercheur, la dimension psychologique du porteur de projet est aujourd’hui un champ d’investigation nécessaire, notamment depuis le développement et l’utilisation de l’IA dans l’élaboration des projets et de leur évaluation.