Little Big Women s’inscrit dans une histoire longue. Comment ce réseau est-il né ?
Notre association, Little Big Women, va fêter ses 10 ans en septembre. Elle est la continuité d’une première association du nom d’Initiative Plurielle, fondée en 1997 par Fatiha Legzouli, qui avait pour vocation d’encourager et d’accompagner les femmes entrepreneures grâce à un mentorat inspiré du Québec. Quand cette structure disparaît, une dizaine de dirigeantes engagées relancent le projet sous le nom Little Big Women. Depuis, le réseau s’est structuré et enrichi : mentorat, coaching et conseil offrent un accompagnement complet. En dix ans, Little Big Women est passée d’une dizaine de membres à près de 250 aujourd’hui.
Votre parcours personnel est très engagé. Qu’est-ce qui vous a menée à ces sujets ?
Je suis arrivée à la direction de Little Big Women il y a un peu plus d’un an. Avant cela, j’étais entrepreneure dans le secteur de la musique, un milieu très masculin, où j’ai très tôt constaté les inégalités. À Toulouse, nous n’étions que deux femmes sur une cinquantaine de professionnels. Parallèlement, j’ai piloté pendant dix ans des programmes dédiés à l’égalité professionnelle, financés par des fonds européens. Puis j’ai rejoint la coopérative SMART en Belgique qui s’occupe d’artistes, Little Big Woman propose des ateliers individuels et collectifs. avant d’en prendre la direction en France avec une mission de restructuration. Ce parcours m’a naturellement conduite à Little Big Women.
Vous dites ne pas avoir ressenti de frein au départ. À quel moment les inégalités apparaissent-elles ?
Au départ, je n’ai pas vraiment ressenti de frein lié au genre, ayant grandi dans une famille de filles où l’on m’encourageait à suivre mon propre parcours. Les inégalités, je les ai découvertes sur le terrain : lors de mes premières demandes de financement, les interlocuteurs s’adressaient systématiquement à mon salarié masculin, alors que j’étais la dirigeante. Ce type de situation oblige à s’adapter à des codes souvent exigeants et épuisants. Le manque de modèles féminins et la gestion du quotidien – comme concilier direction d’entreprise et vie familiale – renforcent également ces défis.
Au-delà des parcours individuels, quels sont les freins structurels aujourd’hui ?
Les freins structurels apparaissent très tôt et sont profonds. D’abord, la confiance en soi se construit dès l’enfance. À l’école, les garçons sont souvent davantage sollicités, car plus dissipés. Tandis que les filles s’expriment moins, ce qui peut affecter légitimité et ambition plus tard. Ensuite, les réseaux professionnels restent souvent organisés autour de codes qui excluent certaines femmes, notamment celles avec des contraintes familiales, alors que 80% des opportunités y circulent. Enfin, le manque de solidarité, ou le «retrait de l’échelle», peut aussi limiter l’accès pour d’autres. Ces obstacles montrent que l’on ne peut pas se contenter de dire aux femmes «osez» : c’est l’environnement global qui doit évoluer.
Vous critiquez justement cette injonction à «oser». Pourquoi ?
L’injonction à «oser» est culpabilisante : elle sous-entend que si les femmes ne se lancent pas, c’est par manque de volonté. Or, les femmes entreprennent déjà. Le véritable enjeu est ailleurs : leur permettre de développer leur entreprise. Aujourd’hui, elles restent majoritairement à la tête de petites structures, avec seulement 10 % de femmes dans les start up et 2% dans le CAC 40. Il s’agit donc de créer les conditions pour franchir les étapes et faire grandir leur activité.
Notre objectif : faire évoluer les parcours et le système
Concrètement, comment Little Big Women agit-il sur ces freins ?
On agit directement là où se situent les freins : la confiance, le réseau et l’isolement. D’abord, par l’accompagnement. Chaque entrepreneure intègre un petit groupe de 8 à 10 femmes, au même stade de développement. Elles se retrouvent toutes les six semaines pour faire le point sur leurs avancées, leurs difficultés et leurs réussites, avec un cadre structuré. L’idée, c’est de ne plus avancer seule, mais en collectif. On propose aussi de nombreux temps d’échange : plus de 60 ateliers par an, ainsi qu’un réseau de mentors et de coachs. Cela permet d’avoir à la fois des conseils concrets et des retours d’expérience. Un point clé, c’est la stratégie des «petits pas». Les projets sont découpés en étapes simples et atteignables, pour éviter de se décourager et sécuriser la progression. Mais au-delà des outils, il y a surtout l’espace que l’on crée : un cadre de confiance, où les femmes peuvent parler librement de leur réalité, y compris personnelle. C’est ce qui permet de recréer du réseau, de la solidarité et de l’entraide concrète. Enfin, il y a un travail de fond sur l’environnement. On ne peut pas agir uniquement au niveau individuel. Le réseau porte aussi un plaidoyer : prise de parole, événements, sensibilisation des acteurs économiques. L’objectif est clair : faire évoluer à la fois les parcours et le système.
Vous travaillez aussi sur la reprise d’entreprise. Pourquoi ce sujet est-il stratégique ?
La reprise d’entreprise est un enjeu majeur : d’ici 2030, plus de 500 000 entreprises devront être reprises en France, mais seulement 7% des personnes formées à la reprise sont des femmes. Sans action, la part de femmes dirigeantes de PME, déjà autour de 20%, pourrait encore diminuer. Pourtant, la reprise est souvent moins risquée que la création, avec une activité existante, des clients et des équipes. L’objectif est donc d’aider davantage de femmes à saisir cette opportunité et à les accompagner dans ce parcours. Un podcast sur le sujet sera bientôt lancé.
Quelle est aujourd’hui la force de Little Big Women ?
La force de Little Big Women réside avant tout dans sa communauté. Avec six salariées, un conseil d’administration d’une dizaine de membres et plus de 100 bénévoles, le réseau repose surtout sur un collectif engagé. De nombreuses dirigeantes, qui auraient aimé bénéficier de cet accompagnement à leurs débuts, choisissent de venir pour transmettre leur expérience. Cette dynamique de solidarité et de transmission fait toute la puissance du réseau.
Quels sont vos prochains chantiers ?
Nos prochains chantiers sont clairs : structurer notre croissance, développer un programme dédié à la reprise d’entreprise et digitaliser nos accompagnements, afin de toucher davantage de femmes isolées sur le territoire.
Un dernier mot ?
On parle encore trop souvent de l’égalité comme d’un «sujet de femmes». Pourtant, selon ONU Femmes, une économie plus mixte pourrait représenter 12 000 milliards de dollars de PIB supplémentaires. C’est un enjeu collectif. Tout ce qui est amélioré pour les femmes – horaires, équilibre des temps de vie – profite également aux hommes. Il reste donc du travail, mais il est dans notre intérêt à tous de le mener.