En bref
Ecologie

L’eau surexploitée

Essentielle à la vie, l’eau est au cœur d’enjeux industriels et géopolitiques. Un Atlas de l’eau, paru en avril, souligne les menaces qui pèsent sur cet élément. 


© Olivier Razemon  Le lac du Mont-Cenis (Savoie).

© Olivier Razemon Le lac du Mont-Cenis (Savoie).

 Le Canadair jaune des soldats du feu italiens s’approche du lac du Mont-Cenis (Savoie), remplit son réservoir en quelques secondes puis s’élève lentement au milieu des montagnes. L’avion larguera sa cargaison d’eau dans le val de Suse, une quinzaine de kilomètres plus loin, où, ce 15 juillet, un incendie de forêt fait rage. Cette scène estivale est possible car la France autorise l’Italie à prélever l’eau du lac du Mont-Cenis.

Un tel accord transfrontalier, évident en Europe, n’a rien de systématique. «Avec la crise climatique et la croissance démographique, la ressource qu’est l’eau se raréfie et éveille des convoitises», peut-on lire dans l’Atlas de l’eau publié en avril par la Fabrique écologique et la Fondation Heinrich Böll. Des centaines de cours d’eau, de lacs, de réserves souterraines et de zones humides traversent des frontières internationales, expliquent les auteurs, en soulignant les conflits, raid aérien russe contre un barrage ukrainien, ou bombardement turc sur une station d’approvisionnement syrienne.

L’eau est «à l’origine de toute vie», rappellent les dirigeants des deux organisations qui cosignent l’Atlas de l’eau. En 66 pages illustrées de cartes et de schémas, l’ouvrage énumère les multiples usages : mines, cultures, élevage, industrie, tourisme, data centers ou centrales nucléaires. Certes, «on a longtemps pensé que les ressources en eau étaient stables». Mais la surexploitation, les pollutions et la crise climatique mettent les écosystèmes, et les humains, en danger.

Sur terre, «97,1% de l’eau se présente sous forme salée. Le reste est constitué d’eau douce, dont 99,7% est emprisonné dans les calottes glaciaires ou profondément enfoui dans le sol». Seuls 0,3% de l’eau douce «circule en permanence entre la terre et la mer». 

L’activité humaine bouleverse fondamentalement ce cycle. En montagne, « les neiges ne sont pas si éternelles ». Dans la haute vallée de la Maurienne, non loin du lac du Mont-Cenis léché par les Canadairs italiens, les glaciers des Evettes et des Sources de l’Arc montrent, à 3 000 mètres d’altitude, de larges tâches grises. Le préjudice n’atteint pas seulement l’économie des sports d’hiver, mais aussi l’agriculture ou la production d’hydroélectricité.

Ailleurs, d’innombrables pollutions, déchets plastiques, pesticides, composés pharmaceutiques, polluants éternels, altèrent désormais la qualité de l’eau. «Les premiers réseaux modernes d’assainissement sont apparus dans les villes européennes et nord-américaines au milieu du 19ème siècle», lorsqu’on s’est aperçu que l’eau, utilisée pour «éliminer la saleté des rues, les déchets humains et les rejets industriels», ne se nettoyait pas naturellement, écrivent les auteurs. Aujourd’hui encore, «80% des eaux usées de la planète s’écoulent sans être traitées». 

L’extraction des matériaux présentés comme indispensables à la fabrication des batteries électriques, ainsi que des métaux rares utilisés par les éoliennes ou les véhicules électriques, lithium, cobalt ou nickel, consomme beaucoup d’eau et pollue les nappes, le plus souvent dans des régions du monde en stress hydrique.

Une gouvernance à réinventer 

En conséquence, le niveau des nappes phréatiques, en Inde, au Pakistan ou aux Etats-Unis, ont baissé de façon catastrophique. Un quart des espèces de poissons sont menacées, tandis que 2,2 des 8 milliards d’êtres humains n’ont «pas régulièrement accès à une eau potable saine».

Les auteurs de l’Atlas ne laissent pas les lecteurs désemparés face à ce torrent de mauvaises nouvelles. Bien sûr, ils prônent une consommation raisonnée, notamment en matière agricole. Si la production d’un kilo de fromage exige 750 litres d’eau, un kilo de porc demande 2 500 litres et un kilo de bœuf 2 700 litres. 

L’Atlas plaide pour un « modèle français à réinventer ». Les agences de l’eau organisées par bassin versant, créées en 1964, font de la France un « pionnier » en matière de gouvernance. Les régies publiques de l’eau, créées par des collectivités locales de couleurs politiques différentes, comme Paris, Nice ou Lyon, prônent une transparence des prix et des usages. «La gestion de l’eau ne peut être uniquement vue comme un problème technique délégué à un opérateur privé».

Atlas de l’eau. Faits et chiffres sur l’élément à l’origine de la vie. La Fabrique écologique et Heinrich Böll Stiftung, à télécharger : https://fr.boell.org/fr/atlas-de-leau