"J'étais devenue aveugle" et "ça m'a rendu ma vie": la greffe de cornée, parfois la seule possibilité pour réparer la vue, se développe en France mais plusieurs freins restent à lever pour répondre à tous les besoins.
La cornée, fine membrane transparente à l'avant de l'oeil, contribue à faire converger les rayons de lumière vers la rétine. Lorsqu'elle est abîmée (opacité, oedème, déformation...) par des pathologies, voire des brûlures chimiques ou des chocs, la vision peut se dégrader fortement, et faire une greffe devient crucial.
Chloé Couat était adolescente quand elle est "devenue aveugle" au début des années 2000. "Un virus m'a grignoté la cornée et, après sa troisième récidive, elle est devenue opaque, on ne voyait plus mes iris bleus. Mes rétines, mon nerf optique, mon cerveau fonctionnaient mais c'est comme si le pare-brise était cassé", raconte-t-elle à l'AFP.
"Pas d'autre choix qu'une greffe de cornée", mais il fallait attendre la disparition du virus. "J'ai passé mon bac français aveugle. Ma mère m'a lu les livres au programme. Pour l'écrit, quelqu'un a transcrit ce que je lui disais; pour l'oral, on m'a accompagnée et j'ai déblatéré sur +Les Mots+ de Sartre", rembobine-t-elle avec une pointe d'accent toulousain.
Et "le lendemain du bac français, que je voulais passer d'abord, j'ai été opérée". Une greffe de cornée est une chirurgie programmable, une fois un greffon identifié dans une des banques de conservation.
Pour la journée nationale de réflexion sur le don d'organes et la greffe lundi, l'Agence de la biomédecine incite à discuter avec ses proches, pour faciliter les choses lors de moments fatidiques.
Pour la cornée, "l'activité de prélèvement et de greffe ne cesse d'augmenter en France: (...) en 2025, il y a eu 4,7% de donneurs en plus comparé à 2024, et environ 14% supplémentaires comparé à 2019", indique le Dr Isabelle Martinache, référente pour les tissus humains à l'agence.
En 2025, plus de 11.000 personnes étaient sur liste d'attente et un peu plus de la moitié, près de 6.500, ont été greffées.
"Un tissu comme la cornée peut être prélevé dans les 24 heures après le décès à l'hôpital sans nécessité de maintenir la circulation sanguine, ce qui permet un potentiel de donneurs bien plus large que pour le don d'organes", explique-t-elle.
Et, souligne le Dr Martinache, "il n'y a pas de limite d'âge" pour ce don, "porter des lunettes n'est pas une contre-indication, et vous pouvez avoir un cristallin opaque, une DMLA, une rétinopathie, avec une cornée magnifique".
Signification émotionnelle
Les contre-indications au prélèvement sont essentiellement liées à des pathologies touchant la cornée et à certaines maladies transmissibles (HIV, hépatites, maladies à prion...).
Depuis la première greffe de cornée réussie, en 1905 en Allemagne sur un jeune patient, les technologies ont grandement progressé.
"Aujourd'hui, on est capables de ne greffer qu'une seule couche de tissu et on est assistés par des outils de plus en plus performants", a exposé récemment à l'Académie de chirurgie le professeur d'ophtalmologie Alexandre Denoyer (Hospices civils de Lyon).
Il a ainsi décrit sa première greffe de cornée assistée par un robot de micro-chirurgie, mi-juin 2025, au CHU de Reims, sur le premier de dix participants à une étude clinique.
Parallèlement, le besoin de cornées augmente, sous l'effet notamment du vieillissement, mais ce don suscite des réticences plus fortes que d'autres: le taux d'opposition des familles atteint 46%.
Or, "contrairement à ce que certains pensent, le prélèvement de cornée n'altère pas le regard du défunt. On ne prélève que cette membrane, ce qu'une petite prothèse rend indétectable", précise le Dr Julien Charpentier (Hôpital Cochin, AP-HP).
Autre frein, note le Dr Martinache: "les yeux, comme le cœur, peuvent être porteurs d'une signification émotionnelle plus sensible".
Reste que cette greffe, "ça m'a rendu ma vie", confie Chloé Couat, dont la vue est redevenue "normale" après une année post-opératoire "un peu compliquée". Le 3 juillet 2006, quasiment un an après l'opération, "j'ai eu mon bac, mon concours infirmier, mon permis!".
Devenue infirmière en transplantation, après un premier stage "par hasard", cette mère de famille va "reprendre des études" de dentiste: "je n'avais pas pu avec ce qui m'était arrivé, je réalise mon rêve".