Interview

Les Naufragés : un guide de survie à l’attention des frontaliers mosellans

Chaque jour, des milliers de Mosellans vont travailler au Luxembourg en train. Au bout de la voie : des salaires avantageux… Loin de faire oublier la course d’obstacles que représente la route en question. Le journaliste Pierre Théobald et le dessinateur de presse Yan Lindingre, tous deux Messins, ont croqué les affres de ces usagers du rail essorés dans «Les Naufragés», à paraître le 8 avril. Rencontre avec son auteur.

© Julie Clessienne. Le journaliste Pierre Théobald dépeint la vie des frontaliers mosellans dans "Les Naufragés".

© Julie Clessienne. Le journaliste Pierre Théobald dépeint la vie des frontaliers mosellans dans "Les Naufragés".

Vous avez été frontalier pendant près de trois ans. Le jeu n’en valait pas la chandelle ?

Aujourd’hui, je peux dire que c’est cher payé. Cher payé dans ce que tu y laisses, physiquement et mentalement… Un mois après avoir arrêté, j’ai encore un sommeil très perturbé et surtout des anxiétés. Pendant deux ans et demi, j’ai vécu avec un chrono dans la tête, avec l’angoisse du dimanche soir. Toute ma vie était minutée : les courses, le ménage… Je ressens encore cette tension permanente.

Ce qui m’a le plus marqué, c’est l’absurdité du quotidien. Aller à la gare en me disant que tout ce qui se passait avant et après le travail avait plus d’importance que le travail lui-même. Je ne pensais pas à mes sujets, à mes angles journalistiques, mais à comment me rendre à mon bureau, comment rentrer le soir. Mon inquiétude était là. Pour moi, c’était une vie absurde, même si je ne dis pas que la vie de frontalier l’est en soi.

D’où l’idée de ce livre, Les Naufragés ?

La genèse du projet, c’est un article publié l’été dernier pour le titre dans lequel je travaillais alors. Pendant les travaux effectués à Bettembourg, j’avais fait une sorte de «dico énervé» du TER, et ça a bien marché. J’ai eu notamment beaucoup de retours de frontaliers.

On m’a poussé à développer l’idée, et je m’y suis mis sérieusement. J’ai construit une base sous forme d’abécédaire et j’ai tenu à en faire un projet illustré. J’ai donc proposé au dessinateur de presse messin Yan Lindingre qu’on travaille à quatre mains. Il maîtrisait aussi le sujet : il a été frontalier, mais côté A31, il y a une vingtaine d’années. C’était intéressant de croiser nos deux sensibilités : moi plutôt dans le cynisme et l’ironie, lui avec son regard plus humoristique et ses propres codes.

Sous chaque définition, nous avons ajouté une petite info, sous prétexte d'en remettre une couche sur la vie de frontalier, ou pour se moquer du Luxembourg et de la SNCF, en tout cas du service qui n'est pas rendu à la hauteur de ce que les gens dépensent financièrement, physiquement et mentalement dans leurs trajets !

On a soumis l’idée aux éditions La Paulette qui ont accepté rapidement de nous suivre à condition d’étoffer un peu le contenu. C’est comme ça que l’on a ajouté des petits jeux, des témoignages d’usagers, etc.

À qui pensez-vous adresser ce livre ?

Évidemment aux frontaliers, qui vont s’y reconnaître. Mais aussi à ceux qui les entourent… et qui doivent les supporter ! Parce qu’un frontalier, ça ne parle que de ça. Moi le premier : j’ai saoulé tout le monde avec mes horaires, mes astuces pour trouver une place assise, mes anecdotes… Donc le livre s’adresse aussi à ceux qui veulent mieux comprendre cette réalité, ce qu’on peut subir dans les wagons : la promiscuité, les confessions intimes à tue-tête, les séances maquillage ou manucure, les meetings improvisés, les vaches coincées sur les rails…

Il faut l’avoir vécu pour bien le raconter. C’est une réalité très régionale. Il y a sans doute des équivalents ailleurs, en Suisse par exemple, mais pas avec la même densité. Ici, les infrastructures n’ont pas suivi l’explosion du nombre de frontaliers. L’A31 comme le réseau ferroviaire sont quasiment les mêmes qu’il y a 25 ans…

Diriez-vous que ce projet est un peu cathartique ?

Avant de le vivre, j’avais peu de compassion sur le sujet. Je connaissais des frontaliers et je me disais : ils ont choisi, ils gagnent bien leur vie, ils voyagent en train… ça va. Ma sœur l’a fait pendant vingt ans, avec deux enfants. Aujourd’hui, j’ai un immense respect pour elle et je comprends mieux ce qu’elle vivait. 

"Travailler au Luxembourg, c’est accepter de mettre sa vie entre parenthèses du lundi au vendredi."

Si ce livre peut faire rire, j’en serai content. À ma connaissance, il n’existe aucun ouvrage sur la vie des frontaliers mosellans, surtout sur ce mode humoristique.

Il y a peut-être un côté cathartique, oui. Un peu comme un défouloir mais ce n’est pas un règlement de comptes. C’est un constat, traité avec un ton qui me ressemble, pas forcément toujours très optimiste, je l’avoue.

En parution le 8 avril. Les Naufragés, 144 pages, 14 euros, éditions La Paulette.

Où trouver le livre et rencontrer ses auteurs ?

Pierre Théobald et Yan Lindingre iront à la rencontre de leurs lecteurs :

  • du 10 au 12 avril prochain lors du Livre à Metz, sur le stand de la Cour des grands ;
  • le 25 avril au Carré des Bulles, 19 rue de la Fontaine à Metz
  • le 2 mai, à la Brasserie Bon Poison, 13a rue du XXe Corps américain à Metz

Le livre sera disponible en vente en librairies indépendantes, à la Fnac, en ligne sur le site des éditons La Paulette. «L’idée, c’est qu’on puisse le trouver facilement, notamment sur la ligne Metz-Luxembourg, dans tous les bassins de vie des frontaliers», souligne Pierre Théobald.