« Ne nous contentons pas d'aller d'urgence en urgence », a préconisé François Villeroy de Galhau. Le 4 mai, à Paris, le gouverneur de la Banque de France présentait sa lettre annuelle au président de la République intitulée « Au delà de l'urgence, plus que jamais élargir l'horizon ». Avec un dernier message volontariste, de la part de celui qui a choisi de quitter ses fonctions début juin pour prendre la présidence de la Fondation Apprentis d'Auteuil : « La France et l'Europe ont entre leurs mains beaucoup des cartes de leur destin économique ». Leur actualité, toutefois, est dictée par le conflit du Moyen-Orient qui a démarré fin février, générateur d'une « très grande incertitude », a rappelé François Villeroy de Galhau. L'intensité des conséquences économiques de la guerre entre États-Unis et Iran est imprévisible, mais leur nature est connue : « plus d'inflation et moins de croissance », résume le gouverneur. Au départ, note-t-il, la situation de la France était plutôt « favorable » : juste avant le 28 février, la Banque de France s'apprêtait à relever un peu sa prévision de croissance. Le conflit a cassé la dynamique.
Au premier trimestre 2026, la croissance a été nulle, selon l'Insee. Et l'inflation est remontée à 2,5% en avril, pour l'essentiel en raison de la hausse du prix de l'énergie. Sur une projection de la Banque sur trois années, « la France devrait garder une croissance ralentie, mais positive et éviter la récession », annonce François Villeroy de Galhau. Et ce, quel que soit l’un des trois scénarios de la BCE, Banque centrale européenne, d'évolution de la situation (de base, défavorable, très défavorable), dans lesquels inflation et baisse de la croissance prendraient plus ou moins d'ampleur. Fin avril, chacun d’eux étaient jugés quasiment également plausibles par les marchés. « Il faut se préparer à chacun des trois scénarios », prévient François Villeroy de Galhau.
Emploi et dépense publique
S'éloignant de l'actualité, le gouverneur a ensuite dressé un « bilan de santé économique » en profondeur de la France. Forces et faiblesses sont mises en lumière par la comparaison de l'évolution du pays par rapport à d'autres économies depuis 2010, début d'un cycle économique de crises successives. Sur cette période, la croissance française a été proche de la moyenne européenne (+ 18,6% en cumulé sur 15 ans), mais très inférieure à celle américaine.
Parmi les tendances favorables, « la France a nettement amélioré ce qui était son point noir jusqu'en 2010 : l'emploi (…) Il n'y a jamais eu autant de Français qui travaillent », souligne François Villeroy de Galhau. Autres points positifs : une inflation contenue et une trajectoire qui fait de l'économie française l'une des plus décarbonnées, juste derrière le Danemark, la Suède et l'Irlande. Et, d'après les statistiques de la Banque de France, le pouvoir d'achat a augmenté depuis 15 ans (+ 0,7%, en moyenne, par an), pour l'essentiel en raison des transferts sociaux.
Du côté des tendances négatives, en effet, les gains de productivité du travail sont restés faibles. Et la France a « nettement dégradé ses finances publiques par rapport à ses voisins », pointe François Villeroy de Galhau. En 2025, le ratio de dépense publique par rapport au PIB s'élève à 57,2% , contre 48,1% pour la zone euro, soit un écart de 9,1 points. « L'origine principale de cette dépense est notre modèle social », note le gouverneur. Les retraites, en particulier, représentent 14,8% du PIB, contre 12,5% en Europe. Côté finances, le ratio de la dette publique française par rapport au PIB atteint 115,6% en 2025, très au dessus de la moyenne européenne ( 87,8%). Le pays a connu un véritable décrochage depuis la période post Covid, (+ 17,4 points, contre + 4,2 points au niveau européen). A contrario, Allemagne et Pays Bas ont fait baisser leur ratio, entre les crises de 2010 et 2020.
Un partage générationnel inopérant
Comment préserver le modèle social français ? François Villeroy de Galhau invite à sortir des polémiques et débats franco-français pour prêter attention aux pays du nord de l'Europe qui ont, selon lui, fait la preuve que « l'on peut réconcilier Keynes et Schumpeter », à condition d'investir dans l'éducation, la qualification professionnelle, sur fond d'une maîtrise des budgets publics. Laquelle passe, notamment, par un dispositif qui fait reposer pour partie les retraites sur l'épargne privée.
La France devrait réaliser plusieurs « réglages », préconise François Villeroy de Galhau. Il lui faut « améliorer l'efficacité publique » et « reprendre la maîtrise de la dette ». Mais aussi, renoncer au « choix gérontocratique » de la société. Depuis 15 ans ans, le partage générationnel est opéré en faveur des seniors au détriment des jeunes, faisant reposer sur eux financement des retraites, dette économique et écologique. Sur un point spécifique, les choix de l'avenir rejoignent l'urgence du moment : amplifier la transition énergétique constitue un « impératif de souveraineté européenne et aussi de compétitivité économique », estime François Villeroy de Galhau, qui considère adéquates les dispositions ciblées prises par le gouvernement pour aider les populations ou les professions les plus impactées par la hausse des prix de l'énergie. Charge à la Banque de France, poursuit son gouverneur, de « prévenir les effets de transmission de second tour (de l'inflation) à l'ensemble des prix et services ». A ce titre, trois indicateurs sont surveillés de près : l'inflation « sous-jacente » (hors énergie et alimentation) qui demeure aujourd'hui maîtrisée, l'anticipation de l'inflation par les marchés, les ménages et les entreprises, déjà vive, et l'éventuelle amorce d'une boucle hausse de prix-hausse des salaires (aujourd'hui non visible).