Toute photographie est interdite, mais il n’est pas interdit de respirer. Dès que la porte métallique du hangar se relève, une forte odeur prend au nez : des ordures à un stade avancé de putréfaction, mais avec une note suave. Dans le hangar d’à-côté, on se croirait plongé parmi des herbes mouillées en train de pourrir, mais avec un relent acide. Ces effluves écœurantes, qui demeurent tenaces plusieurs heures après avoir quitté les lieux, n’ont rien d’anormales dans l’enceinte de l’entreprise Méthamoly, un centre de méthanisation des «biodéchets» à Saint-Denis-sur-Coise (Loire). Dans le premier hangar pourrissent les restes des usines du fameux charcutier industriel Cochonou et du producteur de caramel Nigay ; du lisier et du fumier croupissent dans le deuxième. «Nous recevons 22 000 tonnes de déchets par an», explique Aloïs Klein, agriculteur et fondateur de Méthamoly, 250 000 euros de chiffre d’affaires et huit salariés.
Les acteurs de la méthanisation agricole de la région Auvergne-Rhône-Alpes se sont retrouvés, le 15 octobre, dans la zone industrielle de cette petite commune des Monts du Lyonnais pour vanter les mérites d’une technologie en plein essor. En 2022, selon l’Ademe, l’agence de la transition écologique, la France comptait 1175 unités de méthanisation, contre une trentaine en 2010. Le processus de production du «gaz vert» consiste à transformer les déchets issus de l’industrie agroalimentaire, de repas non consommés, de déjections d’animaux ou de résidus de l’élevage, en plusieurs ressources exploitables, méthane, CO2 destiné à l’industrie ou «digestat», un résidu utilisé comme fertilisant.
Nicolas Robert, éleveur à Verrières-en-Forez (Loire), produit, avec son frère, «1,3 million de litres de lait par an». En parallèle, il a développé, il y a une dizaine d’années, une activité de méthanisation qui ne cesse de lui donner satisfaction. «Cela nous permet d’équilibrer les comptes. Aujourd’hui, environ 600 000 euros de chiffre d’affaires proviennent de l’élevage, et le même montant de la méthanisation», témoigne l’exploitant. En plus de la régularité des revenus, le processus permet à l’exploitation de «gérer ses effluents et d’être en phase avec le territoire». Le biogaz sert à alimenter le lycée agricole de la commune, tandis que le digestat constitue «un engrais local, propre et de qualité». En d’autres termes, «c’est comme dans le cochon, tout est bon dans la métha».
Du gaz pour faire rouler les bus
Ce que confirme Mickaël Micconet, directeur technique de Maisavia, une entreprise de transports. Depuis quelques années, constate-t-il, «les appels d’offre des transports en commun de Lyon et Saint-Etienne demandent des bus circulant du biogaz». Le méthane issu des déchets agricoles, dont le prix demeure constant, trouve naturellement un débouché. «S’il fallait faire venir le carburant du Qatar, tous nos efforts pour optimiser les tournées ne serviraient à rien», précise-t-il.
«Coproduit» de la méthanisation, le CO2 biogénique est certes comptabilisé dans les émissions de CO2, mais trouve des débouchés dans l’industrie, explique Georges Minard, directeur général de Capcoo, un collectif d’agriculteurs méthaniseurs. L’industrie pharmaceutique consomme le gaz industriel, qui sert également à remplir les extincteurs. Dans l’alimentation, il permet de «surgeler la viande, accélérer la photosynthèse des tomates, ou fabriquer la bière».
A Saint-Denis-sur-Coise, Méthamoly se fournit en «intrants» aux alentours, 50 à 60 kilomètres à la ronde au maximum. Les matières, solides, liquides ou pâteuses, sont versées dans les grands méthaniseurs de forme ronde, où les bactéries se multiplient, à une température de 40 degrés. A chaque instant, il faut calculer la proportion de résidus à mélanger dans les cuves. «Comme une recette de cuisine», indique Aloïs Klein. Une recette qu’on ne conseille tout de même pas d’ingérer.
En France, la production de «gaz vert» «équivaut à celle de trois centrales nucléaires» assure Guilhem Armanet, directeur de GRDF pour le Sud-Est, qui espère accélérer la croissance dans les années à venir. A condition que les habitants des zones rurales soient d’accord. Outre les odeurs, qui, à Saint-Denis-sur-Coise, ne dépassent pas le périmètre de l’entreprise, les collectifs locaux craignent le va-et-vient des camions et s’inquiètent des risques industriels.