En bref

Souveraineté alimentaire : le sexisme, ce coût caché qui freine le renouvellement des générations

Alors que la France doit renouveler la moitié de ses chefs d'exploitation d'ici dix ans, le secteur agricole peine à se féminiser, avec seulement 28 % de dirigeantes en Normandie. Entre freins bancaires, accès limité au foncier et stéréotypes persistants dès la formation, l'agriculture se prive d'un levier de performance économique et de résilience face aux crises.


Lors du recensement général agricole (RGA) de 2010, 31,7 % des personnes actives dans les exploitations agricoles sont des femmes ; en 2020, elles ne sont plus que 28,9 %. Le secteur agricole ne se féminise pas.© DR

Lors du recensement général agricole (RGA) de 2010, 31,7 % des personnes actives dans les exploitations agricoles sont des femmes ; en 2020, elles ne sont plus que 28,9 %. Le secteur agricole ne se féminise pas.© DR

En Normandie, seulement 28 % des exploitations sont dirigées par des femmes, un frein à la féminisation du secteur alors que la moitié des agriculteurs français partiront à la retraite d'ici dix ans. Ce chiffre, issu du dernier état des lieux de la Chambre Régionale d’Agriculture, révèle une stagnation préoccupante : la part des femmes n'a pas progressé en dix ans (29 % en 2010).

Au-delà du symbole social, c'est une anomalie économique. Les femmes s'installent plus tardivement, 61 % des installations après 40 ans sont féminines, et sont souvent cantonnées à des micro-exploitations. L'enquête de la Chambre d'Agriculture souligne une réalité brutale : à projet égal, les agricultrices obtiennent des prêts bancaires deux fois moins importants que leurs homologues masculins. Cette méfiance des organismes financiers, nourrie par des préjugés sur la "légitimité" ou la "force physique", bride mécaniquement la capacité d'investissement et de modernisation de la Ferme France.

La formation et le statut : les leviers d'une mutation urgente

Pour briser ce cycle, la réponse doit être structurelle et nationale. Si les filles représentent 48 % des effectifs dans l'enseignement agricole, elles restent minoritaires dans les filières de production pure, victimes de stéréotypes qui s'ancrent dès les lycées. Sur le terrain, le manque de solutions de garde d'enfants et la confusion entre temps domestique et professionnel (préparation des repas pour les salariés, administratif non rémunéré) empêchent les femmes de s'investir pleinement dans la formation continue : elles ne représentent que 16 % des bénéficiaires de Vivea. 

Pourtant, les exploitations dirigées par des femmes sont souvent les plus innovantes, avec une surreprésentation dans le bio (+7 %) et les circuits courts (+8 %). Sécuriser leur statut de cheffe d'exploitation plutôt que celui de "conjointe" n'est pas qu'une question de justice, c'est une stratégie de rentabilité pour ancrer la valeur ajoutée dans les territoires.

En lançant son plan d'action 2025-2027, la Normandie se place en laboratoire d'une transformation nécessaire à l'échelle du pays. À l'heure où la souveraineté alimentaire est érigée en priorité nationale, ignorer le potentiel entrepreneurial des femmes revient à conduire un secteur stratégique avec un angle mort majeur.