«Vigilance orange sur la croissance». Dans le titre de sa note de conjoncture publiée le 10 septembre, l’Insee reprend le vocable désormais bien connu de Météo France, qui s’applique aux canicules et aux incendies qui ont marqué l’été. Au printemps, rappelle Dorian Roucher, chef du département de la conjoncture de l’Insee, «l’économie mondiale n’avait pas tremblé», en dépit du déclenchement par Donald Trump d’une guerre en Iran et de l’augmentation du cours du brut qui s’était ensuivie. Le commerce mondial «a déjoué les pronostics», dopée par les échanges dans le Pacifique, sur fond de développement de l’intelligence artificielle.
Mais après l’été, si les autres pays européens continuent à créer de la croissance, «la France a décroché, et c’est une surprise que nous n’avions pas anticipée», admet Dorian Roucher, dans une rare autocritique. Le spécialiste explique cette déconvenue par quatre raisons. Tout d’abord, «la chute marquée de l’activité dans les travaux publics, en raison du cycle électoral». Avant et après chaque scrutin municipal, les intercommunalités, en charge du développement économique, terminent les travaux engagés pendant le mandat, et l’activité ne reprend que quelques années plus tard. En France, les carnets de commande en génie civil, qui étaient déjà inférieurs à ceux des pays voisins en 2024, ont commencé à se vider début 2025 et ne se sont pas remplis depuis.
La deuxième raison du décrochage français tient aux épisodes caniculaires. En 2026, à la date du 10 septembre, 53 jours classés en vague de chaleur avaient été enregistrés. «Le précédent record datait de 2022, avec 31 jours», rappelle Clément Bortoli, chef de la division Synthèse conjoncturelle. La catastrophe climatique a affecté la production agricole, au point de coûter au pays 0,1 point de croissance, a calculé l’Insee. La chaleur ne semble pas avoir touché les autres secteurs d’activité, au-delà de ce qui est constaté habituellement, «un ralentissement des travaux publics et de la consommation de meubles, une hausse des ventes de boissons et de produits laitiers». Cet été, «dans nos enquêtes, des entreprises de divers secteurs ont signalé spontanément les effets du climat, sans que nous puissions en tirer de conclusions générales», rapporte Clément Bortoli.
Les deux derniers motifs du repli hexagonal tiennent au marché du travail qui s’est dégradé davantage que prévu, et à «l’impulsion budgétaire» fournie par les pouvoirs publics, «moins favorable» qu’attendu. Il est vrai que le niveau abyssal des déficits n’incite pas l’Etat à dépenser davantage.
Chômage au plus haut depuis 2019
La combinaison de ces facteurs se traduirait par une croissance de seulement 0,4% à la fin de l’année, «trois fois moins que la moyenne européenne», note Dorian Roucher, et surtout 0,3 point de moins que ce que l’Insee avait imaginé au début de l’année. La comparaison avec les voisins européens est frappante. En Allemagne, la consommation publique est plus allante, tandis que la consommation privée et l’investissement tirent la croissance italienne et que ces trois facteurs à la fois alimentent le boom espagnol, qui atteignait fin juin presque 3,5 points en glissement annuel.
La morosité hexagonale se traduirait par un pouvoir d’achat en berne, -0,4% pour l’année 2026, une inflation à 2,9% fin décembre et un chômage en hausse, 8,6% de la population active à la fin de l’année, en progression presque continue depuis 2023. Le taux de chômage retrouverait ainsi le niveau de 2019. En Italie et en Espagne, la courbe du chômage est à la baisse depuis 2022 et elle est de nouveau orientée vers le bas en Allemagne, après un léger faux-plat les années précédentes.
L’Insee n’est pas aussi pessimiste pour l’avenir. Au cours de l’été, le climat des affaires, calculé à partir de questions posées aux acteurs économiques, a regagné quelques points, notamment dans le commerce de détail et les services. La confiance des ménages rebondit aussi, mais demeure plus de dix points en-dessous de celle des entreprises. Cette défiance se lit dans le taux d’épargne élevé, à 17%, en dépit d’une conjoncture morose qui pourrait conduire les ménages à user de leur bas de laine. Assumant de noircir le tableau, l’Insee assortit ses prévisions de deux aléas, la poursuite de la guerre au Moyen-Orient et la possibilité de nouvelles vagues de chaleur, même si nous sommes déjà en septembre.