La mort, comme produit d’appel ! Le dark tourisme, tourisme morbide ou tourisme noir, est plus qu’une simple tendance car il s’affiche comme un des pans du secteur aux retombées économiques certaines mais difficilement avouables.
«Tout le monde fait du dark tourisme même sans le savoir ! Le dark tourisme, c’est se déplacer sur un lieu géographique lié à la mort. C’est très large, cela inclut le tourisme de mémoire. Quand vous vous rendez à l’Ossuaire de Douaumont, vous pratiquez une forme de dark tourisme. Le côté le moins sombre, c’est le train fantôme ou la maison hantée à Disneyland Paris. Dans ces cas la motivation première est le divertissement. Le plus sombre ce sont les camps de concentration. Entre ces deux extrêmes viennent se placer les cimetières, les lieux de bataille, ceux de catastrophes naturelles et les scènes de crime. Aujourd’hui, il est fréquent de limiter le dark tourisme aux seules scènes de crime et à l’aspect purement voyeuriste. Cela demeure une infime partie même si elle est bien présente».
Le voyeurisme demeure une infime partie
Dans son bureau de l’IAE sur le campus Artem à Nancy, Sébastien Liarte, professeur à l’Université de Lorraine, a fait du dark tourisme un de ses thèmes de recherche depuis plus de dix ans.
«Quand j’étais professeur à Limoges, je me suis rendu au village martyr d’Oradour-sur-Glane (bourg du Limousin où en juin 1944 la division Waffen SS Das Reich a massacré la population et incendié le village : NDLR). Le lieu m’a marqué et interrogé. La visite du village maintenu dans l’état n’est pas payante, celui du centre de mémoire adjacent l’est, une boutique existe mais on ne vend que les livres de survivants. En bon professeur de gestion, j’y ai vu un champ d’études».
Éthique et morale...
Arrivé en Lorraine, son spectre d’investigation s’élargit avec Verdun à l’époque du centenaire de la bataille ou encore le camp de concentration de Thil dans le nord meurthe-et-mosellan.
«Un site peu connu dans la région. On connaît le camp du Struthof en Alsace et on l’accepte car, pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Alsace était un territoire annexé par l’Allemagne nazie mais Thil est le seul camp installé en territoire français non annexé».
Le cimetière de Préville à Nancy, le «Père Lachaise Lorrain», ou encore le village de Lépanges-sur-Vologne et la tristement célèbre affaire du petit Grégory nourrissent ses recherches dans la région.
«Tous ces lieux, à leur échelle, attirent et génèrent un flux de personnes aux motivations diverses donc par conséquence sont en mesure de créer de la valeur économique. Mais, souvent, ils sont également générateurs de coûts. Prenez Lépanges-sur-Vologne. Le maire a décidé de créer une aire de camping-car pour les accueillir histoire d’éviter des emplacements sauvages le long de la Vologne. À Thil, inscrire l’ancien camp de concentration dans une démarche touristique est intéressante mais qui paye ? À l’extrême, les tombes du terroriste islamiste Mohamed Merrah à Toulouse ou celle de Jean-Marie Lepen à la Trinité-sur-Mer sont parfois mises sous surveillance».
À côté de ses interrogations structurelles, l’épineuse question du développement économique de ces différents lieux de mémoire, de meurtres, de souffrance, est sous-jacente.
«L’activité économique qu’engendrent, ou peuvent engendrer, les sites de dark tourisme, soulève souvent des critiques d’ordre éthique et morale. Ce qui est légitime ! Reste qu’aujourd’hui l’hôtellerie normande prospère grâce aux plages du débarquement qui, bien qu’avoir été une victoire des Alliés, demeure une boucherie sans nom, tout comme Verdun».
Un délicat équilibre à trouver entre respect de la mémoire des victimes et des lieux et une manne touristique certaine sonnante et trébuchante.
«Il est difficile aujourd’hui de déconnecter ce type de tourisme d’une dimension économique, elle existe. Le dark tourisme est une source de création de valeur par le lieu lui-même, les produits dérivés et les activités économiques annexes (hôtellerie, restauration, boutiques). La grande question est de savoir jusqu’où l’on peut aller ?».
Tout comme la motivation pour se rendre dans ces lieux...