42 000 hectares partis en fumée, 240 000 personnes évacuées, des centres d’accueil ouverts à la hâte, des villages réduits en cendres et des menaces pesant sur les sites industriels classés Seveso. Le mégafeu de Gironde, qui s’est approché de l’agglomération bordelaise, fin juillet, est un événement hors-norme. Il y a un an, la Fabrique de la cité, groupe de réflexion financé par le groupe Vinci, publiait une note consacrée aux «villes face aux feux de forêt». Il ne s’agissait encore que d’un travail prospectif.
L’incendie girondin, enfin stabilisé fin juillet après neuf jours de lutte, laisse imaginer les conséquences, dans divers domaines, d’un embrasement qui toucherait directement une ville, ses habitants et son économie. A Bordeaux et dans sa périphérie, le ciel s’est obscurci, alors que des cendres recouvraient les rues, le mobilier urbain et les voitures stationnées.
Tandis que le Service départemental d’incendie et de secours (Sdis) demandait aux habitants de «ne pas encombrer les lignes téléphoniques», Atmo, qui fédère le réseau des associations de surveillance de la qualité de l’air, a constaté la toxicité des fumées. L’Agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine a publié des recommandations aux riverains, en précisant que « les particules fines, capables de se déplacer sur plusieurs centaines de kilomètres, représentent un danger certain pour la santé en cas d’inhalation excessive ». Le bois formait le principal combustible des incendies. Des quartiers urbains, faits de matériaux divers, produiraient, en cas de combustion, une pollution autrement plus sévère.
Dans les communes les plus touchées, les réserves en eau commençaient à manquer. En ville, des bâtiments publics étaient mobilisés pour accueillir les déplacés, notamment le parc des expositions de Bordeaux, habituellement dévolu à des congrès et salons professionnels. Pendant l’incendie, la SNCF a dressé chaque jour un état des lieux des voies ferrées coupées et des suppressions de trains. De nombreuses voies routières ont été bloquées, notamment l’autoroute A63, qui relie Bordeaux au Pays basque, pendant une semaine, en pleine période de vacances.
Nouveaux clivages locaux
Dans la commune du Porge (Gironde), l’une des premières à être évacuée, et où près de 200 maisons ont été ravagées, un collectif d’habitants accuse les autorités d’avoir délaissé la protection de leurs habitations, au profit des luxueuses villas de Lacanau et du Cap Ferret. Même si les pompiers démentent de telles intentions, cet épisode préfigure-t-il des relations houleuses entre résidents de différents quartiers touchés par des incendies ? La colère, s’ajoutant à des rivalités anciennes, attisées par les rumeurs circulant sur les réseaux sociaux, pourraient créer de nouveaux clivages.
Lorsqu’une telle catastrophe touche une région entière, la mobilisation citoyenne émerge nécessairement. Des volontaires, agriculteurs, forestiers, manutentionnaires, de tous âges, ont participé à la lutte contre le feu. Sur la presqu’île du Cap Ferret, des «pare-feux citoyens», destinés à éviter que le feu ne saute une route, ont été creusés à l’aide de débroussailleuses. Les reportages des journalistes sur place font état d’une organisation parallèle aux services de secours, souvent la bienvenue, mais pas toujours coordonnée. Dans les zones évacuées, face à l’inertie des pouvoirs publics débordés, certains volontaires produisent de fausses attestations, afin de pouvoir prendre part au combat contre le feu. Le risque de pillages prendrait une autre ampleur en ville, comme on l’a vu à Los Angeles en janvier 2025.
En présentant la note à la Fabrique de la cité, l’an dernier, Louise Fel, sa rédactrice, insistait sur les causes de l’impréparation des citadins aux mégafeux. Elle citait «l’exode rural», qui a amené les humains à «perdre la connaissance des milieux», «l’urbanisation massive» des campagnes et des forêts, et bien sûr «le réchauffement climatique» qui «intensifie les conditions favorables aux incendies».
Dès 1977, le ministère de l’Equipement publiait un document intitulé «Attention mitage» mettant en garde contre l’éparpillement des maisons qui rend plus difficile la protection contre les incendies et renchérit le coût des infrastructures. Depuis, le mitage urbain n’a jamais cessé de progresser. Et la lisière entre l’espace urbain et la forêt demeure le lieu le plus propice au départ de feu.