Dossier

Transmission : comment parvenir à convaincre les cédants d'entreprise ?

La transmission d’entreprise, une urgence vitale pour la survie économique des territoires mais un champ d’investigation aux multiples paradoxes. Des paradoxes révélés dans une enquête menée par Réseau Entreprendre Lorraine et la CCI Grand Nancy Métropole Meurthe-et-Moselle.

Un tiers des dirigeants âgés de 65 ans ou plus ne se préoccupent pas encore de la transmission de leur entreprise !

Et quand on sait qu’un quart des dirigeants de PME ont plus de soixante ans, c’est tout simplement tout un pan économique de nos territoires (avec toutes les conséquences sociales qui en découlent) qui est voué à disparaître. 

La donne n’est pas nouvelle et cela fait des années que l’écosystème entrepreneurial tire la sonnette d’alarme sur la nécessité de s’atteler réellement au sujet de la transmission d’entreprises. 

D’ici 2030, les différents chiffres qui circulent annoncent que 370 000 entreprises seront à transmettre au niveau national. On peut estimer ce chiffre à 37 000 dans la région. 

L’été dernier, le gouvernement en a bien fait une quasi-cause nationale. Les différentes propositions faites, notamment par Serge Papin, le ministre des PME, dont la mise en place d’un dispositif (avantages fiscaux à l’appui) permettant de faciliter et d’accélérer la reprise des entreprises par les salariés, sont gages du passage de la simple prise de conscience à une volonté d’actions. 

Ce que certains qualifient déjà de Pacte Papin (allusion au Pacte Dutreil pour les entreprises familiales, toujours préservé malgré les critiques de la Cour des comptes en novembre 2025 jugeant le dispositif «trop large et insuffisamment ciblé» : NDLR) doit encore passer par la case vote du budget de l’État qui doit être adopté, en toute logique, à la mi-décembre (pas si sûr…). 

Reste que pour bon nombre d’observateurs, l’intérêt dépasse les incitations purement fiscales. 

La transmission, c’est un puzzle

«Tant que vous n’arriverez pas à convaincre les cédants de se faire connaître et à anticiper leur cession d’entreprise, vous pouvez avoir tous les dispositifs du monde, cela ne servira pas à grand-chose. La bonne question à se poser, c’est comment on aborde les choses. La transmission, c’est un puzzle et les différents intervenants dans le processus, que ce soit le cédant, le potentiel repreneur, leurs conseils (experts-comptables, avocats, banquiers), en détiennent chacun un morceau», assure Christophe Schmitt, chercheur-universitaire lorrain et porteur du projet R2E (Recherche et Expertise en Entrepreneuriat). 

«Il faut développer une culture du repreneuriat et acculturer les cédants à cette nécessité de préparer la cession de leur entreprise. Il faut convaincre les gens de se poser ces questions beaucoup plus tôt. Vous n’allez pas faire vos courses quand vous avez faim ! C’est vraiment une question de mentalité. Il faut sortir de la logique actuelle. Discuter, rencontrer les repreneurs et les cédants et leur expliquer les réels mécanismes qui existent. Il faut former les gens à transmettre et à reprendre», continue l’universitaire.

Un marché caché

Convaincre le cédant, l’homme (ou la femme) : la pièce maîtresse de ce puzzle. C’est ce qui ressort également d’une enquête réalisée par le Réseau Entreprendre Lorraine et la CCI Grand Nancy Métropole Meurthe-et-Moselle avec le concours de Bpifrance ayant servi de base à la conception des ateliers d’informations menés à l’occasion des Repreneuriales, les Rencontres de la transmission d’entreprise en Grand Est, début octobre à Nancy. 

Un paradoxe de taille émerge de cette enquête. Si la priorité numéro un des cédants est d’assurer la pérennité de l’entreprise et la sauvegarde de l’emploi, la moitié d’entre eux n’ont jamais fait réaliser d’évaluation professionnelle de leur structure et plus de la moitié se déclarent encore comme étant l’homme-clé indispensable à leur activité. En d’autres termes, ils ont du mal, beaucoup de mal, à lâcher. 

«C’est difficile pour eux d’accepter le fait d’annoncer à leurs clients, fournisseurs et salariés qu’ils entendent passer la main», explique Bertrand Louapre, bénévole au sein de Réseau Entreprendre Lorraine et instigateur avec les équipes de la chambre consulaire meurthe-et-mosellane de cette enquête régionale. 

L’enquête pointe du doigt également le fait que le cédant surestime la valeur de son entreprise observant un écart de 10 à 25% entre le prix espéré et la réalité du marché. 

«Cette surestimation peut être compréhensible. Le cédant est souvent celui qui a créé l’entreprise et il y a mis beaucoup de moyens. C’est un peu comme quelqu’un qui achète une maison. Il y fait beaucoup de travaux au fil des années et en espère un certain prix lors de sa revente. Ce prix n’est pas forcément celui du marché», constate Christophe Schmitt.

Autre point mis en avant dans cette enquête : le manque de visibilité général sur le réel marché de la transmission-reprise d’entreprise. 

«Ce marché est caché», assure de son côté Bertrand Louapre. Plus de la moitié (56%) des opportunités sont encore trouvées par le biais de canaux informels, en d’autres termes du bouche-à-oreille. 

«Les repreneurs notamment jugent l’écosystème d’accompagnement riche mais parfois morcelé et complexe», révèle l’enquête consulaire. Un marché de «chasseurs de tête» comme le qualifient certains acteurs du secteur…