Que change concrètement la limitation des prescriptions ?
Le décret ne plafonne pas la durée totale d’un arrêt, mais celle de chaque prescription. Le médecin traitant peut toujours le prolonger si l’état de santé le justifie, dépasser les seuils de manière motivée et solliciter l’avis du médecin-conseil après trois mois de renouvellement. Dans les entreprises accompagnées par KERIJ, une prescription initiale dure en moyenne 16 jours et une première prolongation 36 jours. Seuls 10 % des arrêts initiaux dépassent 30 jours et 18 % des prolongations excèdent le nouveau seuil. Le décret aura donc un effet très limité sur les traitements administratifs et aucun sur le risque de fraude. Ces rendez-vous réguliers peuvent néanmoins permettre de réexaminer les modalités de maintien dans l’emploi ou de reprise. Pour les employeurs qui maintiennent le salaire pendant l’arrêt et perçoivent directement les indemnités de l’Assurance maladie, le suivi des dossiers devient toutefois plus complexe. Faute de visibilité sur la durée des absences, l’entreprise peine davantage à organiser le travail. Mais cette nouvelle règle peut aussi inciter les entreprises à mieux suivre les absences et à anticiper leurs conséquences sur l’organisation.
Cette réforme peut-elle réellement faire reculer l’absentéisme ?
L’arrêt de travail est une conséquence, jamais une cause. Qu’une absence soit justifiée ou non, elle repose sur une situation médico-sociale que seul un médecin peut apprécier. Comme 90 % des prescriptions initiales et 82 % des prolongations respectent déjà les nouveaux seuils, l’effet mécanique du décret sera peu significatif. Il complète néanmoins plusieurs mesures destinées à structurer les contrôles et à limiter les abus : formulaires Cerfa sécurisés, limitation des prescriptions en téléconsultation, recours au médecin traitant pour les renouvellements ou signalement à la CPAM. Or, les premières dispositions n’ont pas eu d’effet visible sur l’absentéisme global. Les abus ne sont peut-être donc pas aussi nombreux qu’on le répète. Le risque de rechute reste, lui, insuffisamment anticipé alors même que plus l’arrêt est long, plus le risque de rechute est élevé : dans notre portefeuille, il atteint 10 %, après 60 jours d’arrêt et 25 % après 90 jours.
Comment prévenir les arrêts longs et préparer un retour durable ?
Il faut agir sur les causes : la santé, l’organisation et les conditions de travail, le climat social ou la politique salariale. Mais aussi mieux gérer les conséquences de l’absence. Pour en réduire la durée, la fréquence et la gravité, l’entreprise doit coordonner les acteurs internes — managers, RH, référent handicap et « préventeurs » — avec la médecine du travail, le contrôle médical et les dispositifs de prévention de la désinsertion professionnelle. Cet écosystème reste éclaté et opaque : c’est un problème d’orchestration, pas de contrôle. Il faut garantir la conformité de l’absence, maintenir le lien avec l’accord du salarié et mobiliser les services appropriés. Sécuriser le retour ne consiste pas seulement à organiser une visite médicale : il faut en préparer les conditions opérationnelles, sociales et médicales pour qu’il soit progressif et durable. Des rôles et des processus clairs, sans jamais accéder aux informations médicales, préservent la confiance du salarié et sécurisent l’action des managers et des RH. C’est bien plus déterminant que les seuils de 31 et 62 jours.