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Transition

L'économie du réemploi, à l'épreuve du passage à l'échelle

L'économie du réemploi pèse un milliard d'euros, selon une étude Deloitte présentée sur le salon Reuse Economy Expo. Le petit secteur fait face à l'enjeu crucial de la généralisation de cette pratique, indispensable à sa viabilité économique. La crise géopolitique pourrait booster sa croissance.



(c) DR

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Un nouvelle étape cruciale ? Le 20 mai à Paris, le cabinet Deloitte dévoilait son dernier baromètre consacré à l'économie du réemploi dans le cadre du salon Reuse Economy Expo. Ce dernier réunissait l'écosystème varié des acteurs de cette économie : fabricants de contenants, de machines de distribution de produits en vrac, fournisseurs de solutions de traçabilité et de gestion de flux, éco-organismes, centres de lavage, producteurs de panneaux isolants réalisés à partir de textiles recyclés... «Il s'agit d'une filière qui est en train de se structurer complètement », commente Clara Mottier, senior manager en économie circulaire chez Deloitte. Au total, le secteur représente 1,1 milliard d'euros et 9 000 emplois (2024) d'après le cabinet.

Pour l'essentiel, l'activité se concentre dans le monde professionnel, autour des emballages industriels et commerciaux. Environ 2 milliards d’ emballages sont mis sur le marché et le taux de retour moyen s'élève à 96 %. En clair, un marché mature reposant sur des systèmes rodés depuis des décennies qui gèrent la circulation de flux massifiés d'emballages standardisés (comme les palettes, par exemple), dans le cadre de relations contractuelles établies entre les différents acteurs de la chaîne.

Changement d'échelle avec l'activité concernant les emballages ménagers. Elle reste beaucoup plus limitée et peu mature, même si elle se développe fortement. L'étude enregistre 24,2 millions d’emballages ménagers (bouteilles et bocaux en verre,seaux …) réemployables lavés et remis sur le marché, en 2024. Et les taux de retour sont très inférieurs à ceux du monde professionnel. Ils atteignent 95% pour les consignes en livraison à domicile (une niche de marché), mais plafonnent à 30% dans la grande distribution. L'activité du vrac est un peu retombée. La part des hypermarchés et supermarchés équipés d’un rayon dédié est passée de 75 % en 2022 à 59 % en 2024.

« Sans volume suffisant, il n'existe pas de modèle viable »

Le secteur aborde une étape clé de son évolution, selon Deloitte. Tout d'abord, « les infrastructures sont là », commente Clara Mottier. En particulier, la France compte 64 sites de lavage en mesure de traiter des emballages réemployables, ménagers et professionnels. Le souci ? « Les volumes restent faibles. Les centres de lavage des emballages ménagers ne sont utilisés qu’à 30 %. S’ils tournaient à 100 %, plus de 85 millions d’emballages supplémentaires pourraient être traités chaque année, sans investissement majeur », note Clara Mottier. Ces dernières années, des distributeurs (Carrefour, Leclerc, Biocoop...) et metteurs sur le marché (Les Délices de la mer, Nutella...) ont multiplié les expérimentations en matière de réemploi, lequel remet en cause leur fonctionnement et leur modèle économique. Il impacte l'organisation et la relation au client dans les magasins, les outils de production industriels. Et il implique la mise en place de boucles logistiques spécifiques.

Certaines expérimentations ont pris des dimensions importantes, comme ReUse, déployée dans quatre régions de France, sous la houlette de Citeo, éco-organisme; d'autres ont été le fait d'acteurs individuels. « C'est normal, cette phase d'expérimentation était nécessaire. Mais cette fragmentation devient une vraie limite.(...) La massification devient très compliquée. Or, sans volume suffisant, il n'existe pas de modèle viable », pointe Clara Mottier qui identifie plusieurs enjeux forts. Le passage à l'échelle nécessite d'« uniformiser les formats », de « structurer collectivement la filière », et de créer des « systèmes adaptés aux usages ». Il faut pouvoir proposer des solutions simples, une offre large et accessible aux consommateurs, afin qu'ils acceptent de modifier leurs habitudes.

L'incertitude des textes et l'aiguillon de la nécessité

L'avenir du secteur est aussi tributaire de l'évolution et de la solidité du cadre légal, de la reconnaissance de son importance par l’État. Un cap semble avoir été franchi. Le 19 mai, Emmanuel Macron, président de la République, s'est rendu sur le salon Reuse Economy Expo pour présider la cinquième réunion du Conseil de planification écologique, chargé notamment des thématiques concernant le réemploi.

Toutefois, « nous avons un sujet d'inquiétude », pointe Célia Renneson, fondatrice de Reuse Economy Expo. En juin, devrait être examiné le projet de loi DDADUE , qui doit adapter le droit national à un ensemble de normes européennes, dont le règlement dit PPWR (Packaging and Packaging Waste Regulation). Or, ce dernier est moins disant que la loi française. « Nous risquons de perdre l'obligation d'atteindre les 10% de réemploi ». Ce ne serait pas la première fois que le secteur connaîtrait le contrecoup d'un cadre légal vacillant. En 2020, la promulgation de loi AGEC, loi anti-gaspillage pour une économie circulaire, qui fixait un cap de 10 % d'emballages réemployés d'ici 2027, suscitait l'émergence d'un petit écosystème d'entreprises misant sur ce nouveau marché. Or, il y a eu un « manque de sanctions », rappelle Célia Renneson. De quoi décourager les industriels et les distributeurs de réaliser les investissements nécessaires. Par exemple, une enquête de l'association Zéro Waste a montré que de très nombreux fast-foods n'avaient pas respecté leurs obligations en matière de déploiement de vaisselle réutilisable en 2023. De jeunes pousses du réemploi avaient vu leur modèle économique s'écrouler.

A contrario, la crise géopolitique actuelle pourrait se révéler propice au secteur. Célia Rennesson espère un changement de vision des entreprises qui passerait « d'un emballage vu comme un consommable, à un actif stratégique qui a de la valeur et que l'on gère, qui permet de maîtriser la volatilité des prix et de s'affranchir des ruptures d'approvisionnement ».