Un sujet épineux. Le 21 mai, à Paris, une table ronde était consacrée à «L’impact de l’IA sur les entreprises», lors de la journée des entreprises organisée par la DAE, Délégation sénatoriale aux entreprises. Premier constat, «la France est plutôt en retard, dans l'utilisation de l'IA, dans les PME et les TPE (…) Aujourd'hui, les chefs d'entreprise ne sont pas convaincus de ce que cela leur apporte, du retour sur investissement. Ils se demandent aussi : pour quoi faire, à qui dois-je m'adresser ? Ils se posent beaucoup de questions», note Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique. Face à cette situation, le gouvernement affiche des objectifs ambitieux : d'ici 2030, l'IA devrait être adoptée par 50% des entreprises, 80% des ETI et 100% des grands groupes.
De fait, l'enjeu est majeur, souligne Renan Devillières, président fondateur d'OSS Venture, start-up spécialisée dans les logiciels industriels, qui accompagne les industriels pour gagner en efficacité, très présente aux États-Unis. L'entrepreneur apporte un décryptage sur les mécanismes de la révolution de l'IA en train de se déployer, porteuse, à ses yeux, d'immenses gains accaparés très rapidement par des acteurs qui intègrent nativement l'IA. «A chaque fois qu'il y a une rupture technologique, moins de 10% des gains viennent de processus existants sur lesquels on implémente la nouveauté ; 90% d'une rupture», Par ailleurs, historiquement, lors des révolutions (industrielles), «c'est entre 15 et 30% des entreprises qui vont prendre 80% de la valeur ajoutée. Ce qu'il y a de nouveau avec l'IA, c'est la vitesse. Pour la machine à vapeur, ça a pris 30 ans. Pour la digitalisation,10 ans. Pour l'IA, probablement entre trois et cinq ans», souligne Renan Devillières.
Parmi les gagnants de l'IA figure Shein, plate-forme chinoise de fast fashion à bas prix. «Design, industrialisation, commande des matières premières sont automatisés à 95%. Ce sont des tee-shirts réalisés avec l'IA», pointe l'expert. Il met en regard le fonctionnement de deux constructeurs automobiles, Tesla et Stellantis. Chez le premier, «cinq personnes suffisent à réaliser la programmation de toutes les machines». Chez le second, «des centaines, voire, des milliers de personnes réalisent le même travail». Les Européens sont-ils mûrs pour l'IA ? «Il existe une vraie question sur la capacité des organisations à adopter des solutions d'une telle radicalité en Europe», estime Renan Devillières.
Un choc pétrolier «à bas bruit»
Henri D'Agrain, délégué général du Cigref, association qui regroupe grandes entreprises et administrations françaises sur les sujets d'intégration et maîtrise du numérique, se montre beaucoup plus réservé sur les impacts de l'IA : «Ce que j'observe souvent, c'est que les discours qui se développent sur l'IA portent beaucoup de conviction, mais sont rarement étayés de manière rigoureuse, en tout cas sur une échelle de cinq à 10 ans». Pour lui, les études montrent effectivement une augmentation de la productivité, mais plusieurs difficultés et obstacles doivent être soulignés, parmi lesquels un fort enjeu de souveraineté.
Aujourd'hui, «l'essentiel des outils qui sont utilisés dans les métiers de développement logiciel sont américains. Nous sommes en train de mettre en place des processus (…) en renforçant les dépendances de manière quasi irréversible à l'horizon de cinq ans, sans avoir aucune idée du coût que cela va représenter», alerte Henri D'Agrain. Exemple : GitHub Copilot, assistant de codage de Microsoft, très employé. Son modèle économique a changé, passant d'un principe de licence à celui d'une rémunération à l'usage. Pour Henri D'Agrain, cette dépendance à l'IA s'ajoute à celle existant déjà pour le cloud. Les deux, cumulées, constituent un «choc à bas bruit, d'ampleur comparable à celui des chocs pétroliers , qui impacte directement l'économie européenne, avec une dynamique de hausses tarifaires de 10 à 12% par an, sur les cinq prochaines années (…), un peu plus de 100 milliards d’euros par an environ».
La concurrence chinoise qui propose des solutions open source, «car ils veulent faire tomber les hyperscaleurs américains», constitue-t-elle une alternative, comme le suggère Renan Devillières ? «Il ne s'agit pas vraiment d'open source. On ne connaît pas les données d'entraînement», met en garde Henri D'Agrain. L'Europe pourrait-elle élaborer ses propres solutions ? Le financement de ces écosystèmes pose problème. «Le blocage se situe au niveau du passage à l'échelle (…) Pour les levées de fonds au delà de 100 millions d'euros, nous ne sommes pas en capacité de trouver ces capitaux ni en France, ni en Europe», reconnaît Anne Le Hénaff. La ministre souligne la nécessité de dépasser ce blocage ainsi que les efforts réalisés par le gouvernement français pour encourager la structuration d'une filière de data centers, autre enjeu crucial de la souveraineté en matière d'IA.